Par Camille LANGLADE – IJL

Les femmes francophones en situation minoritaire génèrent 119 milliards $ du PIB et sont plus diplômées que leurs homologues anglophones. Pourtant, leur apport reste trop souvent invisible et leur revenu, inférieur à celui des hommes.

« Les femmes francophones qui vivent en situation linguistique minoritaire au Canada jouent un rôle dans la vitalité économique, sociale et culturelle de la communauté, mais c’était toujours très invisibilisé. On n’avait pas de chiffres concrets pour le démontrer », amorce en entrevue avec Francopresse la présidente de l’Alliance des femmes de la francophonie canadienne (AFFC), Nour Enayeh.

C’est désormais chose faite. Le rapport « Portrait économique des femmes francophones et acadiennes : un levier stratégique pour le Canada », réalisé avec la firme Raymond Chabot Grant Thornton et publié en septembre, lève le voile sur une contribution longtemps passée sous le radar, mais aussi sur les obstacles qui la freinent.

Les femmes francophones et acadiennes en situation minoritaire génèrent 119 milliards $ de produit intérieur brut (PIB), environ 4 % de l’économie canadienne, selon les calculs de la firme. « Même en sachant que leur contribution était assez grande, elle est toujours sous-estimée et souvent invisible », déplore Nour Enayeh.

Méthodologie

L’étude croise des microdonnées du recensement de 2021 de Statistique Canada, un sondage Léger auprès de 633 femmes francophones et trois groupes de discussion.

Selon la définition de l’AFFC, sont considérées comme francophones les femmes qui comprennent uniquement le français ou à la fois le français et l’anglais.

À partir de la proportion de femmes francophones en 2021 et en l’extrapolant à l’estimation de la population canadienne en 2025, l’étude porte ainsi sur 1,8 million de francophones vivant en situation minoritaire hors Québec, soit 5,4 % de la population canadienne.

Plus diplômées, mais pas mieux payées

Les femmes francophones en situation minoritaire sont plus scolarisées que la moyenne : 44 % détiennent un diplôme universitaire, contre 32 % de l’ensemble des femmes et 28 % des hommes. Elles sont surreprésentées en administration publique et en éducation, des secteurs où la maitrise des deux langues officielles est un atout.

Leur revenu médian s’élève à 42 000 $, soit 13,5 % de plus que celui de l’ensemble des femmes (37 000 $). Il demeure toutefois 10,6 % inférieur à celui des hommes de l’ensemble de la population.

Mais si leurs contributions économiques sont bien réelles, les obstacles aussi. «Il y a encore l’écart salarial, le problème de la reconnaissance des diplômes, l’accès limité à des services, surtout les places en garderie pour les mamans. Tout cela limite quand même pleinement l’apport que les femmes ont au PIB du pays », observe Nour Enayeh.

Une langue qui ouvre des portes, et en ferme d’autres

La maitrise du français reste un atout professionnel pour 65 % des femmes francophones et acadiennes sondées. Mais ce sont surtout celles qui s’expriment également bien en anglais qui en profitent. Chez les femmes qui parlent peu ou pas l’anglais, 60 % gagnent moins de 40 000 $, contre 32 % chez celles qui le parlent bien ou très bien.

Les répondantes rapportent plus souvent des obstacles liés à leur langue (28 %) qu’à leur genre (22 %); 40 % signalent des barrières à l’avancement dans les milieux majoritairement anglophones. Le rapport évoque notamment des documents en français parfois moins valorisés et des jugements liés à l’accent.

Chez les membres issus de la communauté 2ELGBTQIA+, 69 % déclarent avoir rencontré des obstacles liés à leur genre ou à leur francophonie, contre 36 % chez les non-membres.

15 heures de travail invisible par semaine

Nour Enayeh retient un autre chiffre : 34,4 milliards $ par année, soit la valeur du travail non rémunéré, qu’il s’agisse de soins aux proches, de bénévolat ou de tâches domestiques.

Les répondantes déclarent y consacrer en moyenne 15,1 heures par semaine. Les participantes aux groupes de discussion estiment même que ces chiffres sont sous-évalués. Pour 24 % des répondantes, ce fardeau a une incidence sur leur parcours professionnel.

En parallèle, 40 % des femmes sondées disent avoir la fibre entrepreneuriale et 16 % de celles-ci ont déjà lancé leur entreprise. « Le principal défi que ces femmes ont, c’est l’équilibre entre la vie personnelle et professionnelle », indique Nour Enayeh.

« Beaucoup de ces femmes peuvent trouver du soutien si elles parlent anglais, mais dès que l’anglais n’est pas là, l’accès à des services ou à du soutien pour ces femmes entrepreneures est très peu existant. »

Qui peut agir?

Pour Mme Enayeh, ce rapport permettra sans aucun doute aux femmes francophones de « prendre leur place » : « Quand on parle des francophones, et surtout des femmes en général, on ne pense pas automatiquement à leur impact économique. »

Au-delà des gouvernements, l’AFFC invite les organismes communautaires à consulter ce document, car plusieurs des 14 recommandations les visent directement. Celles-ci proposent notamment d’outiller les femmes francophones avec des formations gratuites ou à faible cout pour améliorer leurs compétences linguistiques.

L’écosystème communautaire pourrait également soutenir la création ou l’expansion de réseaux d’entraide francophones dans les régions isolées. Pour les barrières qui se cumulent chez les femmes issues de la diversité, l’AFFC recommande du mentorat ciblé.

L’organisme appelle également à mieux répartir le travail non rémunéré avec des politiques publiques, « par exemple des congés parentaux plus flexibles, du soutien aux garderies francophones; toutes ces choses qui pourraient faire que la charge des femmes soit moins lourde », énumère Nour Enayeh.

La responsable insiste sur un dernier point : les bénéfices dépasseraient les femmes elles-mêmes. « Quand on réduit ces freins auxquels les femmes francophones font [face], c’est vraiment un win-win pour tout le monde. »