Début octobre, le gouvernement fédéral a annoncé allouer de nouveaux fonds pour explorer l’autocollecte de preuves médico-légales pour les personnes survivantes de violence sexuelle.

Si elle se concrétise, cette innovation pourrait être salvatrice pour les communautés rurales de la province.

Subir un parcours du combattant pour sauvegarder les preuves de son agression sexuelle, c’est actuellement l’expérience que peuvent vivre les survivantes des communautés reculées du Manitoba – y compris les francophones.

Un second traumatisme qui s’ajoute au premier.

Alors quand le gouvernement fédéral déclare le 1er octobre 2026 le quasi-doublement des 450 000 $ alloué à l’organisme à but non lucratif She Matters afin, entre autres, d’explorer l’autoprélèvement d’échantillons d’ADN à des fins médico-légales, c’est une annonce porteuse d’espoir.

Aujourd’hui, pour préserver d’éventuelles traces de l’ADN de son agresseur, il faut que la victime accède à une trousse de prélèvement de preuve d’agression sexuelle dans un délai recommandé de 72 heures.

Dans cette boîte hermétique : des écouvillons, des enveloppes, des flacons et autres contenants.

De quoi collecter ces éléments de preuve médico-légale qui pourront être remises à la police dans un délai de six mois. Mais encore faut-il y avoir accès.

Un calvaire suite à l’agression

Ces trousses médico-légales, de nombreuses communautés – notamment les francophones – font face à des obstacles de taille pour les utiliser.

Et dans la ruralité manitobaine, c’est parfois mission impossible.

En 2021, après douze mois d’enquête à travers 700 hôpitaux et centres de santé canadiens, She Matters a mis en lumière d’importantes disparités géographiques.

Au Manitoba, 52 % de ces établissements n’avaient pas à leur disposition ces trousses médico-légales, ou comptaient sur la Gendarmerie royale du Canada pour leur en apporter, ou alors refusaient de divulguer s’ils en avaient.

C’est la seconde province la plus touchée par ce manque, derrière Terre-Neuve-et-Labrador (53  %).

En comparaison, ce chiffre baisse à 29 % au Yukon et à 41 % au niveau national.

Et au sein d’une même province, là encore des inégalités s’observent entre zones urbaines et rurales.

Au Manitoba, selon She Matters, en 2021, au nord du lac Winnipeg, il n’y avait qu’à Flin Flon qu’on pouvait trouver une trousse, les autres étant concentrées au sud.

« De nombreuses survivantes ont été envoyées à Winnipeg afin de recevoir des soins. Ce sont des distances inaccessibles… », témoigne Coral Kendel, directrice exécutive du centre de ressources Survivor’s Hope Crisis Centre.

« Nombre d’entre elles doivent voyager pendant des heures et parfois prendre l’avion, quittant leur communauté », confirme Victoria Donkin, chercheuse en équité en matière de santé et responsable du projet « Combler l’écart » chez She Matters.

Pour ces victimes, une fois la destination lointaine identifiée, un contre-la-montre s’enclenche pour préserver l’intégrité des preuves.

Un périple d’autant plus désagréable, car se changer, se doucher ou même aller aux toilettes les compromettrait.

La distance n’est pas la seule barrière. Celle de la langue est tout aussi importante.

À l’hôpital ou au centre de santé, les infirmiers spécialement formés aux prélèvements médico-légaux sont loin d’être tous polyglottes.

Lorsque nous avons voulu nous entretenir en français avec l’un d’entre eux au Klinic Community Health de Winnipeg, impossible de trouver un interlocuteur.

« Je pense que ça témoigne de l’insuffisance d’accès à des infirmières francophones », commente Ashley Stewart, leur coordinatrice du programme Hummingbird, dédié aux victimes de violences sexuelles et conjugales.

« On a beaucoup de langues différentes [chez nos survivantes] et on voit la barrière que ça peut être », ajoute Lisa Fast, coordinatrice au refuge Agape House.

Or, dans un tel contexte d’urgence et de détresse psychologique, avec la nécessité de comprendre des instructions médicales techniques pour s’assurer que les preuves seront admissibles, ne pas avoir accès à sa langue maternelle est problématique.

Plus pénalisant encore, le manque de ces infirmiers formés au prélèvement en nombre suffisant, et ce, peu importe leur langue.

« Un problème constant », selon Coral Kendel du Survivor’s Hope Crisis Centre, qui crée « une disponibilité limitée et de longs temps d’attente ».

Une attente qui intimide et peut dissuader les sur- vivantes d’aller jusqu’au bout de leur démarche.

Pour les Autochtones, tous ces obstacles s’accentuent par des discriminations systémiques.

Ce que changerait l’autocollecte assistée

Fort de ces constats, She Matters a décidé de lancer en 2024 des expérimentations sur l’autocollecte assistée.

La chercheuse Victoria Donkin explique à quoi cela ressemblerait de prélever soi-même l’ADN de son agresseur : « Une survivante pourrait aller dans une walk-in clinic, un refuge, un centre communautaire, un centre d’amitié autochtone… Ils y seraient assistés par un membre de l’équipe entraîné, mais qui n’aurait pas nécessairement à être docteur ou infirmier. Ça pourrait être un travailleur social, un ancien, n’importe qui dans la communauté qui souhaiterait être entraîné à observer la collecte, à sceller, à verrouiller et à respecter la chaîne de traçabilité une fois que les preuves sont prélevées. »

Elle rassure : « Il y aurait un protocole très précis à propos de la documentation, de l’emballage, du stockage et de la continuité. »

Les instructions pour la victime seraient traduites en plusieurs langues – dont le français.

L’enjeu de l’autocollecte assistée est majeur, rappelle-t-elle : « Particulièrement avec les agressions sexuelles, dans notre système de justice pénale actuel, le niveau standard de preuve est au-delà du doute raisonnable, donc les survivantes font face à un processus très exigeant où leur crédibilité est scrutée. La préservation des preuves est très importante. »

Ces pièces à conviction peuvent permettre d’identifier l’agresseur, de corroborer les faits, de connecter une affaire à une autre – ce qui est particulièrement important en cas de trafic d’êtres humains ou de violeur en série.

Cette procédure pourrait-elle être faite en toute sécurité? L’intégrité des preuves serait-elle bien conservée? Est-ce que les survivants veulent de cette option? Quelles mesures de précautions? Comment l’adapter avec l’actuel système judiciaire et de soins de santé?

C’est sur ces questions que se concentrent les recherches actuelles.

Un projet réaliste au Manitoba?

She Matters s’appuie sur les kits d’autocollecte assistée de l’Australie dont les résultats sont documentés depuis 2008.

Mais comment les implémenter au Manitoba?

« En ayant l’aval du système de santé, des forces de l’ordre, du ministère public, du gouvernement…, énumère Cathy Amundson, cotitulaire de la chaire de la Coalition du Manitoba pour l’auto-collecte assistée et ancienne officier de police spécialisée dans les crimes sexuels et le trafic d’êtres humains. Et je suis confiante sur le fait que ça va arriver. […] Les seules personnes qui bénéficient du non-élargissement de l’accès aux soins envers les survivants sont les auteurs de violences sexuelles. »

Optimiste, la coalition s’affaire dès à présent à gagner le soutien des institutions manitobaines précédemment citées.

Et si ces autoprélèvements assistés sont une réussite, souhaiteraient-ils aller plus loin avec des kits à faire tout seul chez soi?

« Rien n’est impossible », projette Cathy Amundson, mais la recevabilité des preuves sera encore plus compliquée.

Un projet pilote d’autocollecte assistée baptisé paceKit a été testé en Colombie-Britannique début 2025.

Qu’ont donné les preuves recueillies face aux juges?

Chloe Hunt, à l’origine de ce projet, répond : « C’est la question que tout le monde se pose. Le paceKit n’est pas utilisé depuis assez longtemps pour avoir déjà fait l’objet d’une procédure judiciaire, car les dossiers mettent beaucoup de temps à être portés devant les tribunaux. »

Une réelle efficacité sur le plan judiciaire encore très floue au Canada, mais si elles sont déployées, ces autocollectes assistées seraient l’occasion de redonner aux survivantes le contrôle, perdu lors de l’agression.