Kitchen Dance est un projet mêlant danse et production vidéo, né de la collaboration entre la Galerie Buhler de l’Hôpital Saint-Boniface, la chorégraphe Alexandra Elliott et la réalisatrice Kayla Jeanson.

Soutenu par la Fondation de l’Hôpital Saint-Boniface, ce projet met en lumière le travail souvent invisible du personnel de cuisine hospitalier.

En transformant les gestes quotidiens des employés en chorégraphie, l’œuvre souligne le lien vital entre nutrition, soin et humanité, tout en renforçant le moral et la cohésion des équipes au sein de l’hôpital.

De la performance live vers le film

Pour transformer cette performance en film, Kayla Jeanson, vidéaste, directrice de la photographie et réalisatrice manitobaine aujourd’hui installée à Montréal, dont le travail se trouve à la croisée du cinéma et du mouvement, a hérité de cette mission.

En effet, cette dernière a une formation en danse et arts du spectacle.

Lorsque hannah_g, la conservatrice de la galerie, l’a contactée, Kayla Jeanson sortait d’une expérience personnelle marquante : son conjoint venait d’être hospitalisé, et devait suivre un régime alimentaire très contraignant.

« J’ai développé une réelle appréciation pour la nourriture préparée aux patients. Comprendre le soin apporté à chaque repas était très important pour moi », dit-elle.

Ce vécu lui donne une nouvelle perspective : la cuisine n’est plus seulement un lieu de production, mais un espace où se joue une part de guérison.

Pour capter l’essence de cet espace, Kayla Jeanson tourne durant quatre demi-journées, à différents moments de la journée : de la préparation des muffins du matin, en passant par la préparation des plateaux-repas de l’après-midi et le service en soirée.

« Je pouvais être là à 6 h du matin. Cela m’a permis de bien appréhender le rythme de la cuisine » souligne Kayla Jeanson.

Un vrai défi se dresse devant elle : comment filmer un lieu où tout est minuté, où l’on ne peut pas interrompre le flux du travail?

Caméra au poing, souvent obligée de se contorsionner entre les chariots, elle apprend à se fondre dans cet espace débordant d’activités.

« Je voulais être sur trépied, mais avec tous ces chariots qui bougeaient, je ne pouvais pas. Je devais filmer à main levée en me contorsionnant dans un coin. Parfois, je montais sur une échelle pour avoir le cadrage voulu » avoue la réalisatrice.

La cuisine dicte ses angles de prises de vue, ses déplacements, sa distance entre elle et les travailleurs. « Je savais qu’une fois sur place, dès qu’on met un appareil photo devant le visage de quelqu’un, son comportement change. On a donc essayé de s’habituer progressivement à l’équipe, car je filme aussi leur travail », rajoute la réalisatrice.

Mais les contraintes deviennent rapidement des opportunités visuelles : jeux de plans, profondeur, détails inattendus, couleurs singulières des lumières. « Cela m’a permis de jouer avec le premier plan, le plan intermédiaire et l’arrière-plan, pour donner de la profondeur à la photo. Et les lumières étaient magnifiques à filmer et à retoucher en post-production », confie Kayla Jeanson.

La performance en direct suivait un déroulement précis imaginé et guidé par Alexandra Elliott : la chaîne des plateaux-repas, la boulangerie, le quai de déchargement des denrées et la plonge. Mais après y avoir assisté en tant que spectatrice, Kayla Jeanson a choisi de raconter autre chose.

« En regardant les images, j’ai réinventé l’ordre et trouvé une autre histoire. Pour moi, Alexandra arrive par camion comme un ingrédient, qui commence à être cuisiné, puis acheminé, puis lavé. Et je voulais vraiment préserver les travailleurs. Je conçois préserver comme encadrer leur travail dans une bulle de verre pour que nous puissions tous l’observer », explique-t-elle.

« Le film est une entité en soi, insiste hannah_g, ce n’est pas un documentaire : l’intégralité du spectacle sera visible par les spectateurs ».

Le montage, façonné à partir d’heures d’images pour un film d’environ 10 à 12 minutes, repose sur une attention extrême au détail, à la répétition, au rythme.

La musique originale de Dasha Plett en accentue la temporalité : « Il y a parfois des passages avec une montée en puissance et une descente. Cela a beaucoup influencé le rythme du film ».

Redonner un visage

Les enjeux sanitaires, nutritionnels et humains du service alimentaire hospitalier prennent ici une dimension nouvelle.
Pour hannah_g, il s’agit d’un acte de reconnaissance : « La nourriture que les employés préparent est tout aussi essentielle au rétablissement que les médicaments. Il est vraiment important de s’en souvenir », insiste-t-elle.

Les représentations en cuisine du 11 et 12 novembre dernier, limitées à cinq groupes d’une vingtaine de personnes, ont affiché complet. D’où l’importance du film pour hannah_g : « Je voulais que ce projet survive au spectacle vivant. Ainsi, si les gens ne peuvent pas assister à la représentation, ils pourront la visionner dans la galerie. »

Le film est également visible sur les téléviseurs des salles d’attente de l’hôpital, permettant à un large public, patients, familles, visiteurs, de découvrir un espace qu’ils côtoient sans jamais vraiment le voir.

Kayla Jeanson espère surtout que les employés eux-mêmes ont ressenti la valeur de leur participation, « qu’ils ont le sentiment d’avoir tiré profit de cette expérience ». hannah_g, elle, souhaite que le public garde en tête une simple émotion : « Qu’ils vivent un moment magique, qu’ils ressentent une connexion avec des personnes qui accomplissent un travail important ».

L’œuvre sera diffusée aux horaires d’ouverture habituelles de la galerie jusqu’au 21 janvier 2026.