Lancée le 24 février, à l’occasion du Mois de la prévention de la fraude au Canada, la campagne Just Hang Up cible les aînés, mais soulève aussi la nécessité d’une réflexion plus large sur les facteurs expliquant la réussite de ces arnaques, et sur les tranches de la population exposée, notamment celle des jeunes adultes, qui reste peu documentée.
Le gouvernement du Manitoba et le Service de police de Winnipeg ont lancé une nouvelle campagne de sensibilisation contre les fraudes téléphoniques visant les personnes âgées, appelée Just Hang Up.
Ainsi, la province a accordé 134 000 $ à la campagne par le biais du Fonds de confiscation des biens obtenus ou utilisés criminellement.
Fyscillia Ream, professeure adjointe en criminologie à Saint Mary’s University à Halifax, et spécialiste en cybersécurité et cybercriminalité, rappelle que la fraude téléphonique repose d’abord sur l’usurpation d’identité.
« Le plus souvent, les fraudeurs se font passer pour une institution financière, une agence gouvernementale comme l’Agence du revenu du Canada, ou encore pour un petit-enfant en détresse », explique-t-elle.
Pour elle, contrairement à certaines craintes grandissantes, l’usage de l’intelligence artificielle pour reproduire la voix d’un proche resterait une approche marginale.
« Les services policiers sont assez dubitatifs, parce que pour usurper la voix d’un petit-enfant, il faut déjà avoir un enregistrement de sa voix », rajoute-t-elle.
Une réalité sous déclarée
Ce qui rend les aînés particulièrement vulnérables, c’est bien souvent des facteurs assez simples. Fyscillia Ream évoque les lignes résidentielles, aussi appelées téléphones fixes.
Plusieurs personnes âgées utilisent encore une ligne résidentielle, et sont donc répertoriés dans des annuaires publics.
La professeure mentionne aussi un ciblage causé par certains prénoms qui peuvent être, pour certains, associés à une génération précise.
Selon le Centre antifraude du Canada, les Manitobains âgés de 60 ans et plus ont déclaré avoir perdu près de 350 000 $ en 2024 à cause de fraudes, un chiffre qui, selon certains, serait largement sous-estimé.
« C’est certain que les chiffres sont sous-estimés », affirme Fyscillia Ream.
Pour elle, dans la mesure où certaines victimes ne réalisent pas qu’elles ont été victimes de fraudes, et que d’autres hésitent à signaler l’incident par honte ou par peur de perdre leur autonomie financière, les chiffres ne reflètent qu’une partie de nos réalités.
Certaines victimes hésitent à porter plainte car, dit-elle, « il y a toujours cette crainte que si on signale, on va être perçu comme vulnérable ou inapte à gérer ses finances ».
À cela s’ajoute l’isolement social, un facteur déterminant qui facilite le travail des arnaqueurs tout en contribuant au silence des victimes.
En cas de doute, le premier réflexe recommandé est d’appeler un proche pour vérifier l’information, ce qui, en pratique, n’est pas toujours possible car comme le souligne Fyscillia Ream, « quand on est isolé, vers qui se tourne-t-on dans une situation d’urgence? »
Les limites de juste raccrocher
La campagne Just Hang Up repose sur un message simple, en cas de doute, raccrochez.
Mais comme l’explique Fyscillia Ream, cette approche comporte des limites et l’enjeu serait même, explique-t-elle, « de ne pas décrocher en premier lieu ».
Le problème étant, encore faut-il savoir reconnaître le doute et de nos jours, les fraudeurs disposent parfois d’informations personnelles crédibles comme le nom ou l’adresse des personnes.
« À quel moment suis-je censée avoir un doute quand la personne au bout du fil semble déjà bien me connaître? », soulève Fyscillia Ream.
La chercheuse insiste : les conseils de base restent valables; ne jamais fournir de numéro d’assurance sociale ou de renseignements bancaires par téléphone, se méfier des appels provenant de numéros inconnus et contacter directement l’institution pour confirmer l’appel.
Dimensions multiples
Une dimension reste souvent négligée, dans la mesure où les campagnes en ligne ne rejoignent pas nécessairement leur public cible, il y a « beaucoup de prévention qui se fait via Facebook ou des publicités numériques mais ce ne sont pas toujours les canaux les plus efficaces pour rejoindre les personnes âgées », souligne Fyscillia Ream.
Pour elle, il est essentiel d’associer ce travail à des approches plus communautaires comme des présentations en personne dans des centres pour aînés, des brochures papier, ou même du porte-à-porte.
Et si l’accent est mis sur les aînés, d’autres groupes sont eux aussi vulnérables et demeurent sous-étudiés.
« Les jeunes sont aussi très ciblés, mais pour des raisons complètement inverses », explique Fyscillia Ream.
En effet, les jeunes ont pour réputation d’être plus à l’aise avec les nouvelles technologies, ce qui ne les protège pas pour autant car, comme le souligne la professeure : « ce n’est pas parce qu’on sait utiliser un téléphone qu’on sait reconnaître une fraude ».
Chez les jeunes adultes, les fraudes à l’investissement, particulièrement celles liées aux cryptomonnaies, sont désormais bien implantées.
Selon le Centre antifraude du Canada, plus de 310 millions de $ ont été déclarés perdus à l’échelle du pays en 2024 à cause de fraudes à l’investissement.
Toutefois, l’organisme estime que 90 à 95 % des fraudes ne sont jamais signalées, ce qui laisse supposer que les pertes réelles sont largement sous-évaluées.
« C’est sûr qu’on manque beaucoup d’informations sur la victimisation des plus jeunes concernant la fraude en ligne.
« Des fois, il y a des petites études qui sortent de la banque RBC ou de la banque TD. C’est comme ça, des fois, qu’on a des informations, mais c’est très peu documenté, c’est encore très peu renseigné », conclut Fyscillia Ream.

