Par Anaïs NZELOMONA – collaboration spéciale
Depuis 2025, le Manitoba se distingue au Canada par la mise en œuvre concrète de l’aquamation pour les humains, une pratique encore peu implantée dans le pays.
Fondateur de Tillwell, Dwayne Till propose une méthode encore peu connue du grand public, l’hydrolyse alcaline, aussi appelée aquamation, une crémation par l’eau qui permet de réduire considérablement l’empreinte environnementale liée aux pratiques funéraires.
Mais pour lui, il ne s’agit pas tant d’innover que de mettre en œuvre une autre manière de penser la fin de vie.
Crémation ou aquamation
Avant de se lancer dans l’entrepreneuriat, Dwayne Till a travaillé plusieurs années comme travailleur social, une expérience qui continue d’influencer profondément son approche.
« Je me considère depuis peu comme entrepreneur de pompes funèbres, même si je vois mon rôle évoluer au fur et à mesure…
« Un chef d’entreprise, un entrepreneur, un travailleur social, en quelque sorte quelqu’un qui travaille pour l’intérêt commun. »
Pour lui, l’essentiel du domaine ne réside pas tant dans la gestion du corps, mais davantage dans l’accompagnement des proches : « 90 % de mon travail consiste à accompagner les proches des défunts ».
« Quand quelqu’un pleure et que tu le consoles, ce n’est pas l’être cher disparu qui prime, mais la personne qui continue de vivre. »
Aujourd’hui, la crémation est devenue la pratique majoritaire au Canada, représentant 76,7 % des dispositions funéraires en 2024, une proportion en constante augmentation depuis plusieurs décennies.
Cette pratique repose pourtant, encore largement, sur la combustion de gaz naturel et contribue aux émissions de gaz à effet de serre.
« Je ne comprends pas pourquoi on polluerait davantage si ce n’est pas nécessaire », soutient Dwayne Till.
L’aquamation, c’est un procédé qui permet de réduire les émissions en reproduisant, dans un environnement contrôlé, un processus naturel de décomposition.
Concrètement, le corps est placé dans une cuve où il est exposé à de l’eau chauffée à environ 95 °C, combinée à une solution alcaline pendant plusieurs heures.
La chaleur et l’alcalinité recréent un environnement qui accélère un processus naturel de décomposition, ne laissant que les os, ensuite réduits en cendres, similaires à celles obtenues par crémation.
Le procédé génère également un liquide stérile, riche en composés organiques, qui peut être traité puis réintégré de manière sécuritaire dans le système d’eau, et, dans certains cas encadrés, valorisé comme fertilisant.
Futur et responsabilité
« Il y avait beaucoup de stigmatisation autour de ça. »
Au-delà des considérations techniques, le parcours de Dwayne Till est aussi traversé par une réflexion plus intime.
Anglophone, et métis par son grand-père, il a grandi dans un contexte où cet héritage n’était pas explicitement transmis.
« Jusqu’au jour de sa mort, il ne s’est jamais identifié comme Métis, il était très clair là-dessus, mais comme je travaillais dans les services sociaux depuis longtemps, que je participais à de nombreux événements culturels, il savait que ça avait une grande influence sur ma façon de voir le monde, et vers la fin de sa vie, il m’a demandé si je voyais un intérêt à faire partie de la Nation métisse. »
Une redécouverte tardive qui, combinée à ses expériences auprès de communautés des Premières Nations, a marqué son parcours.
Dans Gérer l’environnement, il est avancé que dans certaines philosophies autochtones, la notion de responsabilité envers les générations futures est centrale.
Certains aînés allant jusqu’à affirmer que les véritables propriétaires de la terre sont en réalité ceux qui ne sont pas encore nés (2).
Une idée qui résonne fortement avec l’expérience personnelle de Dwayne Till et sa vision du monde : « Si vous décidez de mettre des enfants au monde, vous avez le devoir, pour eux, de veiller à préserver l’avenir ».
Pour lui, cela s’inscrit dans des expériences concrètes, notamment son expérience dans un healing lodge avec un aîné de la Peguis First Nation.
« J’ai ainsi été très exposé aux cérémonies de leur culture, ce qui m’a beaucoup appris. »
Entre obstacles et ambition
Le développement de Tillwell ne s’est pas fait sans difficultés.
Le fondateur raconte que pendant plusieurs années, il a dû composer avec d’innombrables processus réglementaires longs et complexes.
Durant cette période, il continuait à payer un local sans pouvoir y exploiter pleinement son activité.
Après avoir obtenu les autorisations pour les services destinés aux animaux, il a ensuite pu proposer l’aquamation pour les humains.
Si son projet a bénéficié du soutien d’organismes comme la Fédération des Métis du Manitoba, Dwayne Till souligne les limites des programmes de financement gouvernementaux.
« Nous n’inventons pas la technologie, nous l’appliquons. »
Le fondateur explique être parfois bloqué dans l’accès aux bourses d’innovation :
« ils utilisent le mot innovation parce que ça sonne bien, mais ce qu’ils veulent vraiment dire c’est, innovation, donc c’est si vous avez inventé quelque chose, si vous détenez des droits de propriété intellectuelle, c’est là-dedans qu’ils veulent investir. Mais c’est de l’invention, ce n’est pas de l’innovation. L’innovation, c’est l’application de l’invention, et c’est une distinction importante car il y a beaucoup de place pour l’innovation ».
Malgré cela, ses ambitions restent claires, créer une entreprise capable de devenir un leader national dans le domaine des soins de fin de vie durables.
Repenser notre rapport à la mort
Au-delà de la question environnementale, Dwayne Till invite à repenser notre rapport à la mort.
« Ce n’est morbide que si on passe à côté du message essentiel », affirme-t-il.
Dans les sociétés occidentales, la mort est souvent tenue à distance.
Pourtant, comme il le souligne, même si « nous avons tendance à protéger les gens de la mort », celle-ci fait pleinement partie de la vie.
« L’un de mes plus anciens souvenirs est celui d’un enterrement. »
Ayant grandi dans un quartier où vivaient des entrepreneurs funéraires, il a très tôt compris que la mort faisait partie du quotidien, au même titre que toute autre activité humaine.
Dans un secteur encore largement dominé par des pratiques plus traditionnelles, comme la crémation, son initiative ouvre un espace de réflexion, sur l’environnement, mais aussi sur les façons d’accompagner la fin de vie.
Et peut-être, plus largement, sur la manière dont les héritages et les legs continuent de façonner nos façons de vivre, et de mourir.

