Lors de l’annonce faite le 25 avril dernier à l’occasion du gala One Manitoba du Nouveau Parti démocratique, le premier ministre Wab Kinew a dit qu’il allait proposer une mesure visant à empêcher les jeunes de moins de 16 ans d’utiliser les réseaux sociaux et les agents conversationnels basés sur l’intelligence artificielle (IA).
« Nos enfants ne seront jamais à vendre, et il ne faut en aucun cas tirer profit de leur attention ni de leur enfance », a dit le premier ministre Wab Kinew en annonçant ce qui pourrait être la première loi au Canada visant à interdire les réseaux sociaux et les chatbots IA, comme ChatGPT et autres programmes similaires, pour les jeunes.

Cette annonce survient deux semaines après que le Parti libéral fédéral ait voté en faveur d’une motion politique similaire lors de son congrès national annuel.
Aucun projet de loi n’a encore été déposé au niveau fédéral.
Des discussions sur le sujet ont également commencé dans d’autres provinces, notamment en Colombie-Britannique.
En février dernier, une fusillade de masse qui a fait 9 morts et 27 blessés s’est produite dans la ville de Tumbler Ridge dans cette province.
Les critiques concernant la responsabilité des entreprises d’agents de conversation IA n’ont cessé de s’intensifier depuis, après la publication de rapports démontrant qu’OpenAI, la compagnie derrière ChatGPT, avait précédemment suspendu un compte appartenant au tireur pour avoir envoyé des requêtes violentes, mais qu’elle n’avait pas averti les autorités.
En décembre 2025, l’Australie est devenu le premier et, à ce jour, le seul pays au monde à interdire l’utilisation des réseaux sociaux aux jeunes de moins de 16 ans, avec l’entrée en vigueur du Social Media Minimum Age Act.
Ce qui est proposé au Manitoba
Le premier ministre a donné plus de précisions sur les détails attendus de cette politique lors d’un point presse tenu le 28 avril. Il a cité les répercussions sur la santé mentale, le détournement des circuits de dopamine du cerveau en développement par des algorithmes complexes, ainsi que les risques liés à l’image corporelle parmi les raisons justifiant cette interdiction.
« Toutes les applications de cette politique viseront l’utilisation des plateformes, a-t-il dit concernant la mise en oeuvre. Pas l’enfant, ni les parents. »
Selon lui, la politique prévoirait des amendes « d’un montant jamais vu auparavant dans la province », faisant référence à des frais salés qui, espère-t-il, contraindraient réellement les entreprises technologiques à prendre cette politique au sérieux plutôt que de se contenter de payer une amende sans changer leurs méthodes.
Wab Kinew a qualifié les plateformes de réseaux sociaux d’« IA sophistiquées » pour expliquer pourquoi les agents conversationnels devaient être inclus dans cette politique.
« Il est possible de développer l’IA de manière responsable, mais ce n’est pas ce que l’on constate dans les produits grand public accessibles aux enfants », a-t-il ajouté.
Interrogé sur les inquiétudes des jeunes concernant l’isolement, la perte du sentiment d’appartenance à une communauté et l’utilisation des chatbots pour les aider à faire leurs devoirs, le premier ministre a dit qu’il estimait que « les inconvénients l’emportaient sur les avantages potentiels ».
« Il y a des enfants qui se font du mal. Il y a des épidémies de rougeole dans notre province. Tout cela est dû au fait que nous avons laissé les réseaux sociaux dominer nos vies sans comprendre à quel point les milliardaires qui les ont conçus ont été pernicieux en nous ciblant et en nous rendant dépendants de nos téléphones. »
Il a toutefois ajouté qu’il était ouvert à consulter des groupes de jeunes pour recueillir leur avis. « Notre responsabilité en tant que politiciens est d’essayer de protéger les jeunes esprits alors que leur horizon est encore en train de se dessiner, que leur jugement se forme encore et que leur résilience est encore en développement. »
Une experte donne son avis
L’interdiction des réseaux sociaux est-elle une solution adéquate face à la multitude de dangers en ligne qui menacent les jeunes?
Pas tout à fait, selon Helen Hayes, doctorante en études de communication à l’Université McGill et chercheuse associée au projet Dialogue on Technology de l’Université Simon Fraser.
« Je pense que les interdictions des réseaux sociaux visent davantage à contrôler l’utilisateur plutôt que la plateforme. »
Elle qualifie les interdictions sur les réseaux sociaux de « laissez-passer » pour les entreprises technologiques comme Meta.
Les plateformes ne se chargent généralement pas de vérifier l’âge des utilisateurs; elles impartissent plutôt cette tâche à des systèmes tiers et aux boutiques d’applications.
Les politiques d’interdiction leur permettent donc d’éviter de mettre en œuvre des changements conceptuels de leurs produits et algorithmes qui donneraient réellement la priorité au bien-être des utilisateurs.
« Avec une interdiction des réseaux sociaux, nous décourageons totalement les grandes entreprises technologiques de mettre en place toute forme de réglementation, même l’autorégulation. Même s’il y avait des amendes, celles-ci seraient contournées en vertu des contrats que les grandes plateformes technologiques ont conclus avec des prestataires externes. »
Une question controversée
La question de savoir s’il faut mettre en place des interdictions des réseaux sociaux est toutefois grande source de polarisation, explique Helen Hayes.
Certains, incluant des associations de parents, considèrent ce type de mesure comme un moyen efficace et rapide pour les gouvernements de s’attaquer à un problème sociétal flagrant.
« Les gens constatent que leurs enfants ont des problèmes d’addiction aux réseaux sociaux et de santé mentale, et une interdiction semble être une mesure rationnelle. Nous avons un âge légal pour consommer de l’alcool, nous classons les films selon des tranches d’âge. Les gens comprennent bien cette forme de politique. »
Les groupes représentant les jeunes, cependant, critiquent le fait de devoir subir les conséquences de produits technologiques mal conçus ou créés de manière dangereuse, puis rendus omniprésents par les adultes.
Lorsque les avocats et les experts en politique numérique s’expriment sur le sujet, ils soulèvent également des questions relatives à la liberté d’expression, car le fait d’empêcher certaines catégories de personnes d’accéder aux espaces en ligne pourrait avoir des implications constitutionnelles.
« Cela tient notamment au fait que les systèmes de vérification ne fonctionnent pas vraiment très bien, ajoute Helen Hayes. Si vous surveillez constamment votre base d’utilisateurs, parce qu’en tant qu’entreprise vous ne voulez pas vous exposer à des amendes, vous serez plus enclin à essayer d’exclure davantage de personnes, même si vous n’êtes pas certain qu’elles devraient réellement être exclues de votre plateforme. »
Les experts s’inquiètent aussi du message que cela pourrait envoyer aux jeunes, qui ne devraient pas avoir à renoncer à leur droit à la vie privée en se soumettant à un processus de vérification d’âge pour accéder à ces espaces.
D’autant plus que, dans le cadre de telles mesures, les enfants trouveront soit des moyens de contourner le processus de vérification d’âge, soit migreraient vers des plateformes non réglementées, où ils ne seraient pas protégés contre des dangers plus graves.
« En Australie, dans les cinq derniers mois, environ 30 % des moins de 16 ans ont été écartés des principales plateformes. 70 % continuent de les utiliser. »
Une approche plus ferme
Ce qu’Helen Hayes propose à la place d’une interdiction, c’est une réglementation des plateformes qui encourage les changements de conception. Sur les réseaux sociaux, cela pourrait se manifester de plusieurs façons.
Retirer le défilement infini (infinite scroll), activer par défaut les paramètres de confidentialité, retirer le nombre de likes et modifier des algorithmes afin qu’ils ne privilégient pas les contenus polarisants en sont quelques exemples.
En ce qui concerne les agents conversationnels IA, les modifications de conception pourraient notamment inclure la possibilité de signaler un contenu lorsqu’un utilisateur estime qu’il est erroné ou préjudiciable, ou la capacité à limiter la conversationnalité de l’agent pour mieux contrôler la nature des échanges.
« En gros, tout type de levier politique qui ne s’intéresse pas aux contenus individuels, mais plutôt à la structure même du système. »
Et la mise en œuvre de ces mesures pourrait ne pas être possible uniquement au niveau provincial en raison de la manière dont les multinationales sont réglementées.
« Si le Manitoba souhaite faire pression pour obtenir des changements de conception, je suggérerais que les premiers ministres provinciaux s’unissent dans une approche davantage axée sur la formation d’une coalition afin de faire pression sur le gouvernement fédéral pour qu’il agisse. »
Les jeunes et les agents conversationnels IA
L’inclusion des agents IA dans cette interdiction est-elle justifiée?
Oui, et d’ailleurs, le gouvernement fédéral envisage actuellement d’élargir le champ d’application de la législation sur les préjudices en ligne afin d’y inclure les chatbots IA.
Dans le cadre d’un projet qu’elle mène et qui consiste à solliciter l’avis des jeunes de la génération Z canadienne sur ce genre de questions, Helen Hayes explique que les participants ont en fait demandé l’interdiction des plateformes d’IA générative.
« Ils pensaient que ce serait une bonne idée, mais ils ne pensaient pas que l’interdiction des réseaux sociaux en était une. Ils ont fait la distinction. »
Oui aux réseaux, non aux IA
Les agents conversationnels IA sont des algorithmes complexes hautement adaptés à l’expérience de l’utilisateur.
La capacité à générer une conversation personnalisée présente un plus grand potentiel de préjudice, notamment parce que ces programmes d’IA peuvent avoir tendance à la complaisance, c’est-à-dire qu’ils privilégient l’expérience positive de l’utilisateur plutôt que de fournir des informations précises ou véridiques.
D’un autre côté, les réseaux sociaux peuvent être un vecteur efficace de création de communauté. Ils peuvent permettre aux utilisateurs de trouver du soutien auprès de groupes qui partageant les mêmes idées, de rester en contact avec leurs proches et de trouver des informations auxquelles ils n’auraient peut-être pas accès au sein de leurs propres communautés.
« À l’heure actuelle, nous ne voyons pas cette distinction dans la manière dont on parle des interdictions. Il faudrait peut-être réfléchir davantage à la question de savoir si des interdictions devraient s’appliquer en premier lieu, mais aussi à quelles technologies les appliquer. »
Initiative de journalisme local


