La Liberté en a discuté avec Antoine Cantin-Brault, professeur de philosophie à l’Université de Saint-Boniface, et David Matas, avocat spécialisé en droits de la personne.

Le 1er avril, un jugement de la cour provinciale du Manitoba a acquitté Alexandre Marcotte, accusé d’avoir contrevenu à la Loi sur l’intrusion.

Les gestes qui lui sont reprochés ont eu lieu sur le campus de l’Université du Manitoba, où ce résident de la province se promenait pour partager la parole de Dieu.

Malgré des avertissements des agents de sécurité, il a continué à partager sa foi sur le campus.

Lors du jugement, la juge Katrina Trask l’a acquitté en se référant à l’article quatre de la Loi sur l’intrusion qui protège les personnes qui partagent des « propositions véridiques ».

En effet, la juge s’est dite incapable de trancher sur la véridicité du discours de monsieur Marcotte.

Cette affaire soulève des questions sur la manière dont les tribunaux distinguent le vrai du faux et, plus largement, sur la notion même de vérité.

La Liberté en a discuté avec Antoine Cantin-Brault, professeur de philosophie à l’Université de Saint-Boniface.

« Lorsque la juge dit qu’il lui manque des informations, c’est un euphémisme. Elle ne pourra jamais avoir toutes les informations pour savoir si c’est vrai ou faux », affirme-t-il.

Le droit cherche surtout une forme d’exactitude fondée sur des faits observables et vérifiables.

Cependant, selon lui, la vérité au sens de la religion échappe à ce registre.

« En droit, on est beaucoup plus dans une vérité scientifique, qui doit être observable par les sens. Cependant, la vérité en religion, ça ne fonctionne pas par l’observation et l’exactitude. On ne peut pas dire que Dieu existe par la science, mais on ne peut pas dire qu’il n’existe pas non plus. »

Antoine Cantin-Brault, professeur titulaire de philosophie à l’Université de Saint-Boniface et co-organisateur de la Coupe éthique. (photo : Marta Guerrero)
Antoine Cantin-Brault, professeur titulaire de philosophie à l’Université de Saint-Boniface et co-organisateur de la Coupe éthique. (photo : Marta Guerrero)

La vérité comme dévoilement

Il y a donc une autre compréhension possible de la vérité, estime le professeur Cantin-Brault.

« La vérité religieuse et la vérité en philo ça se ressemble beaucoup plus à ce niveau-là. C’est accepter que nos observations ne soient pas toujours vérifiables, c’est de voir la vérité plutôt comme un dévoilement, l’apparition d’un phénomène. »

En des termes plus simples, on peut s’intéresser au mot grec alètheia, qui veut dire vérité, mais qui se traduit plutôt par « dévoilement ».

« On va prendre un exemple vraiment simple. La vérité de la fleur, ce n’est pas de dire qu’elle a huit pétales, qu’elle mesure 30 centimètres. Non, ça, c’est une vérité scientifique », mentionne Antoine Cantin-Brault.

Cette conception se retrouve notamment chez le philosophe allemand Hegel, pour qui les faits et la vérité ne sont pas exactement la même chose.

Selon lui, la vérité n’est jamais immédiate, elle ne se donne pas d’un coup.

« Si quelqu’un dit que la Terre est plate, on peut dire que c’est faux. Cependant, ce n’est pas contraire à ce que l’on perçoit dans notre mode de vie. On dit, par exemple, que le soleil se couche ou que le soleil se lève, parce que c’est ce que l’on vit dans notre réalité. »

L’observation et la science sont donc deux choses différentes, mais elles n’ont pas le monopole de ce qu’est la vérité.

« Les gens qui ne jurent que par la science, c’est tout aussi problématique que ceux qui n’y croient pas, parce qu’on finit par couper plein de vérités, qui sont des vérités, mais qui ne sont pas sur le même registre. »

Pour illustrer cela, Antoine Cantin-Brault fait référence à ce que l’on ressent lorsqu’on tombe amoureux.

La vérité au sens scientifique du terme réduit le sentiment à un processus chimique dans le cerveau.

« Ce n’est pas faux, précise le professeur, mais ça nous fait complètement manquer le fait que l’amour ça vient de quelque chose, d’un déploiement qui peut prendre du temps, un sentiment qui, pour n’importe qui qui a vécu l’amour, cette explication-là est insuffisante. »

La notion de vérité occupe aussi une place importante en droit, explique David Matas, avocat spécialisé en droits de la personne et en droit international.

« On retrouve cette notion dans le Code criminel, notamment en matière de discours haineux. Dans ces cas-là, l’accusé peut invoquer la vérité comme moyen de défense. »

Selon lui, la différence dans le cas Marcotte repose surtout sur le fardeau de preuve.

« Ici, ce n’était pas à l’accusé de démontrer que ses propos étaient vrais, mais à la Couronne de prouver qu’ils étaient faux. Et lorsqu’il est question de religion, puisqu’on demande des preuves vérifiables, cela devient pratiquement impossible à démontrer. »

David Matas, avocat canadien spécialisé dans les droits de la personne.
David Matas, avocat canadien spécialisé dans les droits de la personne. (photo : Marta Guerrero)

Les limites de l’intervention de l’État

Le cas d’Alexandre Marcotte ne cause pas de torts considérables, ce qui relèverait des faits observables. Il reste donc à trancher si ce qu’il affirme est vrai, ce qui est impossible selon Antoine Cantin-Brault.

« Même si quelqu’un se promenait sur le campus avec une roche en disant que c’est Dieu, ce serait dur pour un tribunal de dire que c’est faux. »

Et si le discours choque ou dérange? Est-ce que ça donne le droit à l’État d’intervenir? Pour répondre à cette question, Antoine Cantin-Brault se réfère à John Stuart Mill et aux idéaux du libéralisme.

« L’État doit intervenir lorsqu’il y a des torts, parce que ma liberté s’arrête là où celle des autres commence. Donc choquer ce n’est pas une raison d’inculper. En religion, il peut y avoir des personnes croyantes qui veulent causer des torts à d’autres personnes. C’est à ce moment-là que l’État est chargé d’intervenir. »

Dans le droit canadien, d’après David Matas, bien que la liberté d’expression soit fondamentale, il est aussi question de limites raisonnables.

« Mais dans le contexte de l’intrusion, on est loin d’avoir des dommages qui justifient l’intervention de l’État, c’est une infraction mineure comparée à une incitation à la haine justifiée au nom de la religion, par exemple. »

Science, religion et vérité

Antoine Cantin-Brault rappelle toutefois que cela ne signifie pas que la vérité est relative, que chacun aurait sa propre vérité, ce n’est pas ça.

« On a certainement besoin de la science pour nous révéler certaines vérités, mais il y a des choses qui échappent à la science. En philosophie, on voit un peu ça dans un registre beaucoup plus large, beaucoup plus grand. Et c’est la même chose en religion. »

Reste que cette distinction entre vérité religieuse et vérité observable peut devenir plus difficile à tracer lorsque certains discours entraînent des conséquences concrètes.

David Matas soutient également que le droit en vigueur permet de se rapprocher de la vérité.

« La liberté d’expression, c’est aussi le droit de dire des choses factuellement fausses. Si on effaçait complètement les idées qu’on juge fausses, il n’y aurait aucun espace pour discuter, pour se convaincre. Nous parvenons à la vérité grâce à la confrontation d’idées opposées », explique-t-il.