Après plus d’un siècle, comment cette pratique a-t-elle évolué, et que pouvons-nous attendre de l’artiste choisie pour la saison à venir?
Une bonne affiche peut renforcer l’identité esthétique unique d’une pièce de théâtre, tout en étant suffisamment attrayante sur le plan visuel pour attirer un public plus large au spectacle.
Il suffit de se tourner vers certains des exemples les plus célèbres du théâtre, tels que Le Fantôme de l’Opéra ou Les Misérables.
C’est une philosophie qui se retrouve même ici à Saint-Boniface, au Théâtre Cercle Molière (TCM).
Depuis sa création il y a plus d’un siècle, un ou une artiste francophone a été choisi.e à chaque saison pour concevoir des affiches originales pour ses pièces, afin de créer une identité visuelle unique à chaque année.
Des collages élaborés aux créations graphiques modernes, en passant par de simples bandes dessinées, cette approche a permis à une grande variété de styles de définir la scène théâtrale francophone réputée de Winnipeg.
On retrouve même le style de l’artiste franco-manitobain Réal Bérard sur ces affiches, grâce à ses contributions datant des années 1970.
« Quand les gens visitent notre théâtre, il y a plusieurs affiches de saison qui sont accrochées sur les murs, dans les coulisses et en arrière-scène », dit Marie-Ève Fontaine, co-directrice générale & directrice artistique du théâtre.
« Alors vraiment, l’illustration, le dessin, le design graphique, ça fait toujours partie du cœur artistique du TCM. »

Il s’agit, bien entendu, d’une pratique en constante évolution.
Elle explique qu’au cours des années 2000, la tendance privilégiait le graphisme à l’illustration ; elle souligne par ailleurs que de nombreux publics préfèrent les affiches montrant les acteurs en costume, afin de mieux se représenter ce qu’ils vont voir.
Et bien qu’elle affirme prendre en compte les retours du public, elle assure également que, tout comme ses prédécesseurs à la direction artistique, elle s’est engagée à toujours chercher à mettre en valeur le travail des artistes, et à proposer au théâtre une expérience unique.
« On va essayer de continuer à être innovateur chaque année », assure-t-elle.
L’art de la 101e saison
Pour sa 101e saison, le TCM a désigné l’artiste fransaskoise Zoé Fortier, connue sous le nom de Zoé Zénon, comme artiste de la saison.
Dans la lignée de cette tradition de longue date, elle entend apporter une touche de joie et de légèreté à la programmation à venir, grâce à ses illustrations à la fois simples et stylisées.
Originaire du village Zénon Park, elle a fait ses études à l’Université de Saint-Boniface, où elle a travaillé plusieurs fois avec la troupe théâtrale les Chiens de soleil.
C’était dans ces circonstances qu’elle a rencontré Marie-Ève Fontaine, qui lui a demandé de concevoir une affiche pour une de ses pièces avec la troupe.
« Ce projet était sur la fondation de l’Université de Saint-Boniface, et dans la pièce, on parlait de Mgr Joseph-Norbert Provencher et de la coupole de l’Université, qui est un peu le symbole. Elle avait fait un genre d’illustration collage très coloré et très pop, où Mgr Provencher portait la coupole comme chapeau.
« Je l’avais vraiment adorée, et par la suite, j’ai commencé à vraiment suivre son travail », raconte-t-elle.
Zoé Zénon, qui vit présentement au Québec, a été inspirée par la bande dessinée dès son plus jeune âge.
Elle reconnaît que l’art lui a permis de se rapprocher davantage de ses racines francophones.
« On était très isolé des grandes métropoles à Zénon Park. Mais quand mes parents visitaient le Québec, ils ramenaient des livres de bande dessinée où ils en trouvaient. J’imaginais des évènements et des moments à travers la bande dessinée inspirée par celles retrouvées dans ces livres. C’était comme un peu un échappatoire », explique l’artiste affectueusement.
« Entre ces livres et les séries d’animation à la télévision sur Radio-Canada chaque matin, c’était une partie très précieuse d’accès à ma culture et à ma langue. »
Elle décrit l’occasion de travailler avec le TCM en tant que l’artiste de la saison comme « vraiment incroyable », ainsi qu’un « travail profondément humain, le fait d’essayer de raconter une histoire avec si peu d’éléments visuels par le dessin. »
Comment une affiche prend vie
Pour ces illustrations, Zoé Zénon et Marie-Ève Fontaine ont travaillé en étroite collaboration afin d’évoquer un sentiment de légèreté et de joie, ce que Marie-Ève Fontaine explique être le thème qu’elle avait imaginé pour cette saison.
Le jaune saute immédiatement aux yeux, un choix délibéré de l’artiste pour susciter la joie recherchée. Cette couleur est mise en valeur par des teintes complémentaires, puisées dans The Dictionary of Colour Combinations de Wada Sanzo.
Cette approche est évidente dans les affiches : bien que chacune présente un arrière-plan d’une couleur différente, les illustrations centrales arborent ce même jaune tournesol, rehaussé de nuances de bleu sarcelle, d’orange et de violet, entre autres.
Ces teintes n’ont évidemment pas été choisies au hasard : il s’agit de nuances très précises, car tout autre choix risquerait d’affadir l’image, de l’écraser ou de lui faire perdre son relief.
Les sujets eux-mêmes faisaient aussi partie des discussions entre l’artiste et la directrice artistique.
Elles s’accordent sur l’idée que ce processus a été rafraîchissant, même si certaines affiches prenaient plus de temps à prendre forme.
« Zoé a fait l’illustration de saison pour le spectacle H¡T!, et instantanément on l’a aimé, comme si, du premier coup, elle l’a compris », se réjouit-elle.
« De l’autre bord, pour notre spectacle d’ouverture Les fourberies de Scapin, on a joué avec toutes sortes d’idées à propos du golf. Mais finalement, on disait que ce qui est important dans cette pièce est la dynamique entre les personnages. Alors, il faudrait que les personnages soient présents sur l’affiche.
« On a fini par arriver, après plusieurs discussions, au résultat de l’image qu’on a maintenant, mais ça a pris du temps et de la délibération. »
Enfin, les deux se disent satisfaites des affiches créées, et de la façon dont elles solidifient l’identité visuelle de la saison.
« Je célèbre le TCM pour continuer cette tradition de travailler avec des artistes et des illustrateurs pour leurs saisons, parce que plus que jamais, c’est fondamentalement très important d’avoir ces échanges, de les garder et de poursuivre cette tradition de travailler avec des artistes de la région », déclare Zoé Zénon.
Une célébration artistique
Marie-Ève Fontaine révèle qu’un projet final pour la 100e saison du TCM, qui s’est achevée en juin, est actuellement en développement.
Bien qu’elle ne puisse pas donner plus d’informations pour le moment, elle explique qu’un magazine présentant toutes les affiches des saisons antérieures du théâtre sera publié avant la fin de l’année.
Les polices de caractères utilisées par le TCM pour leurs promotions et programmes, seront aussi incluses dans ses pages.
« L’idée était de présenter notre histoire, mais avec un angle qu’on n’aurait pas encore vu. Ça va donner une belle idée du graphisme à travers les âges », conclut-elle fièrement.
