Au Manitoba rural, les ambitions sont bien présentes, mais quels sont les principaux obstacles au plein essor des communautés?

D’entrée de jeu, le directeur du Rural Development Institute à l’Université de Brandon, Dr Wayne Kelly, rappelle la complexité de la question.

« Qu’est-ce que la croissance? Si on demandait à toutes les municipalités rurales au Manitoba, chacune aurait probablement une réponse différente!

« Pour certaines, elle se mesure par l’emploi. Pour d’autres par la population, la capacité financière, la qualité de vie, l’offre culturelle, ou encore les infrastructures et services publics. Tout dépend des priorités locales, et ces priorités peuvent évoluer dans le temps. »

Wayne Kelly est directeur du Rural Development Institute.
Wayne Kelly est directeur du Rural Development Institute. (photo : gracieuseté)

Certains obstacles demeurent communs à de nombreuses municipalités : manque d’emplois, de logements, de transport, de garderies, de services médicaux et d’éducation…

« Le transport, c’est un problème majeur. Certaines municipalités du Sud-Est sont en train de développer un système, mais la grande majorité du Manitoba rural n’a rien à offrir comme transport. Autrefois, on avait les autocars Greyhound ou le train, mais les premiers ont disparu et le second est devenu très compliqué.

« Côté emplois, parfois il n’y en a pas assez, parfois c’est difficile de combler des postes dans certains secteurs, comme les services ou le médical. Et quand des nouveaux arrivants viennent s’installer et combler ces postes, le manque de services d’accueil et d’établissement est souvent un obstacle. Attirer c’est bien, retenir, c’est mieux!

« Et pour les logements, les coûts de construction ont énormément augmenté les dix à vingt dernières années. Combiné au manque de capacité en eau et traitement des eaux usées, les municipalités ne peuvent plus faire face. »

Wayne Kelly ajoute un enjeu plus récent : le manque de connectivité.

« Ne pas avoir une bonne connectivité cellulaire ou internet, ça fait fuir le monde ailleurs. C’est une question de qualité de vie, mais aussi de sécurité ».

À Saint-Lazare par exemple, près de la frontière saskatchewanaise, « on paie pour des cellulaires, mais il faut grimper sur la colline pour pouvoir s’en servir!, raconte Dolores Fouillard, trésorière de la Corporation de développement communautaire (CDC) P’tite Fourche. Pour les services d’urgences, c’est un vrai problème. »

Une des causes de ces obstacles selon l’expert, c’est la centralisation des services gouvernementaux.

« Il n’y a plus assez d’employés provinciaux ou fédéraux sur place pour vraiment se rendre compte des freins à la croissance. Les municipalités rurales ne reçoivent donc pas un appui à la hauteur de leurs besoins ni adapté à leur réalité spécifique. Souvent, les politiques manquent d’une lentille rurale. »

Et dans les municipalités bilingues?

Si les municipalités membres de l’Association des municipalités bilingues du Manitoba (AMBM) connaissent elles aussi des défis, Justin Johnson, chef de la direction de l’AMBM, voit dans les statistiques des signes positifs.

« Les municipalités bilingues au rural continuent de livrer des résultats économiques importants. En 2025, elles ont généré à elles seules près de 220 millions $ de permis de construction, soit une hausse de 13 % par rapport à 2024. Les municipalités font leur part. Les investissements sont là. »

Alors pourquoi tous ces obstacles? Pour lui, la solution passe par la collaboration fédéral-provincial-municipal.

« Les besoins sont trop grands pour des petites municipalités seules. »

Il cite la municipalité rurale de De Salaberry en exemple : « Plein de projets, mais des infrastructures déjà à pleine capacité, et donc des limites physiques qui empêchent tout développement malgré l’intérêt à croître. »

Autre défi majeur : le transport.

« La mobilité est cruciale si on veut que nos municipalités connaissent une croissance », affirme Justin Johnson.

Or les routes et fossés au rural manquent parfois d’entretien, et les options de transport en commun, bien qu’en développement dans le sud-est, restent limitées.

À Saint-Lazare, dans la municipalité rurale d’Ellice-Archie, la perte de commerces essentiels illustre concrètement les difficultés auxquelles certaines petites communautés sont confrontées. La CDC P’tite Fourche se bat pour y rouvrir une station-essence.

« On n’a plus de station-essence depuis 2014, alors qu’on a environ 470 véhicules qui passent par chez nous chaque jour, confie Dolores Fouillard. On est sur un corridor vers la Saskatchewan. »

Le manque touche autant les résidents locaux que les voyageurs de passage. Déjà, le village ne voit plus de camping-cars passer.

« Cette année, c’était même une question de sécurité. On a eu trois inondations, et la dernière a bloqué la route qui mène à la station la plus proche, à 15 kms!  On était pris. »

La disparition de la station-essence s’inscrit dans un déclin plus large.

« On était une communauté vivante et vibrante il y a 15 ans, se souvient Dolores Fouillard. Aujourd’hui, on n’a plus d’épicerie ni de dépanneur. Les jeunes s’en vont travailler et vivre ailleurs. »

Pour inverser la tendance, la CDC a fait une étude de faisabilité pour l’installation d’une station-essence en libre-service.

« Maintenant on cherche des fonds. La station elle-même coûte 276 000 $, sans compter l’essence, ni l’installation. »

Des projets pour attirer et retenir

Du côté de la municipalité rurale de Taché, les perspectives de croissance sont plus optimistes, grâce notamment à l’ouverture prévue en janvier 2027 du nouveau centre communautaire.

« On voit déjà des commerces qui veulent s’installer dans la région à cause du centre communautaire, se réjouit le maire, Armand Poirier. Taché était déjà assez dynamique avant, mais on va grandir encore plus vite maintenant! Ça va rehausser la qualité de vie des résidents d’avoir accès à tous ces programmes récréatifs. »

Armand Poirier estmaire de la Municipalité rurale de Taché.
Armand Poirier est maire de la Municipalité rurale de Taché. (photo : Marta Guerrero)

De même dans la municipalité rurale de Saint-Laurent, le préfet Richard Chartrand mentionne plusieurs avancées pour que « les gens puissent se sentir bien à Saint-Laurent, qu’ils aient envie d’y vivre ».

Parmi les nouveautés récentes ou à venir : la couverture cellulaire grâce à une toute nouvelle tour cellulaire, une bibliothèque trilingue, ou encore un cabinet d’avocats.

Richard Chartrand est préfet de la Municipalité rurale de Saint-Laurent.
Richard Chartrand est préfet de la Municipalité rurale de Saint-Laurent. (photo : Hugo Beaucamp)

Un sondage de Probe Research réalisé au printemps 2025 pour l’AMBM auprès des résidents des municipalités des membres confirme d’ailleurs que les services de loisirs, culturels et récréatifs sont essentiels pour attirer et retenir la population.

La Municipalité rurale de Montcalm mise pour sa part sur le développement économique régional.

« On a formé il y a deux ans un partenariat avec la Municipalité d’Emerson-Franklin et le Village de Morris pour établir le Corridor 75, un corridor semblable à Centreport, explique le préfet, Paul Gilmore. La route 75 est sur l’axe du Mexique jusqu’à Churchill, en passant par les États-Unis, donc ça nous amènerait des commerces et de la population. « Notre village de Letellier a déjà un centre industriel où tous ces commerces et indus- tries pourraient s’installer, et Morris aussi ».

Paul Gilmore est préfet de la Municipalité rurale de Montcalm.
Paul Gilmore est préfet de la Municipalité rurale de Montcalm. (photo : Marta Guerrero)

Et à Saint-Jean-Baptiste, « on a acheté un terrain prêt à développer en résidences si le Corridor fonctionne ».

Le groupe a déjà établi son plan d’affaires et tente d’obtenir du financement gouvernemental.

« On a bon espoir. En groupe, on a plus de poids auprès de la Province. »

Notons que dans la plupart des municipalités rurales manitobaines, bilingues ou non, un autre obstacle majeur à la croissance aujourd’hui est le manque de capacité en eau et traitement des eaux usées, des services indispensables à toute nouvelle construction.

Ce sujet spécifique sera traité prochainement dans La Liberté.