Alors que les tensions commerciales avec l’administration Trump s’intensifient, Charles-Étienne Beaudry, chargé de cours en études politiques à l’Université d’Ottawa estime que le Canada doit maintenir une posture ferme.

Selon lui, les tarifs américains relèvent d’un calcul politique intérieur, tandis que les représailles canadiennes, notamment les boycottages, peuvent devenir un levier stratégique.

Pour Charles-Étienne Beaudry, la guerre commerciale déclenchée par l’administration Trump ne peut être comprise uniquement comme un différend économique. Elle s’inscrit d’abord, selon lui, dans une stratégie politique américaine.

« C’est un calcul politique qu’il fait, c’est qu’il essaie de gagner les élections de mi-mandat. Il essaie de faire conserver au Parti républicain le contrôle de la Chambre des représentants et du Sénat, qui peuvent basculer en novembre prochain », résume-t-il.

À ses yeux, Donald Trump cherche à obtenir une victoire visible face au Canada afin de consolider l’appui républicain avant un scrutin déterminant pour le contrôle du Congrès.

Dans ce contexte, la résistance canadienne paraît non seulement légitime, mais nécessaire, dit Charles-Étienne Beaudry dont les recherches portent sur la politique canadienne et américaine et l’économie politique internationale.

Même si les tarifs et contre-tarifs risquent d’alimenter l’inflation et de fragiliser certains secteurs économiques, céder trop rapidement reviendrait selon lui à affaiblir la position du Canada.

« Je suis bien content de voir qu’on résiste, qu’on choisit de subir les tarifs, mais de conserver notre souveraineté économique. Je trouve que c’est la bonne stratégie, quoique ça va faire très mal à notre économie », affirme-t-il.

Contre-tarifs et boycottages

Charles-Étienne Beaudry distingue toutefois les contre-tarifs des boycottages. Les premiers peuvent faire grimper les coûts pour les consommateurs canadiens, tandis que les seconds reposent davantage sur des choix d’achat.

« Les boycottages, ça nous fait beaucoup moins mal parce qu’on fait un choix tout simplement de consommateurs », explique-t-il.

Le retrait de certains alcools américains des tablettes, par exemple, pourrait toucher des États et des circonscriptions où des industries comme le vin ou le whisky pèsent politiquement.

Cette pression économique pourrait, selon lui, avoir des répercussions électorales aux États-Unis. Des entreprises touchées par l’incertitude commerciale pourraient peser dans des districts clés et nourrir des campagnes défavorables aux républicains.

« Les tarifs de Donald Trump eux-mêmes sont efficaces à nuire à sa réputation économique parce qu’ils nuisent à l’économie de plusieurs entreprises, plusieurs secteurs, que ce soit au Montana, au Michigan, au Wisconsin, en Californie, au Tennessee. Il y a dans ces états-là des circonscriptions, des districts électoraux qui peuvent pencher d’un côté ou de l’autre. »

Enjeu politique pour Donald Trump

Une victoire démocrate aux élections de mi-mandat pourrait ensuite limiter les pouvoirs tarifaires de Donald Trump, notamment en permettant au Congrès de revenir sur certaines lois anciennes utilisées pour imposer ces droits de douane.

Au-delà de la riposte immédiate, Charles-Étienne Beaudry insiste sur l’enjeu central : la défense l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), un traité de libre-échange nord-américain entré en vigueur le 1er juillet 2020 « qui a fait se multiplier les produits intérieurs bruts des trois parties en présence », rappelle l’expert.

Pour lui, les États-Unis doivent respecter cet accord, toujours valide jusqu’en 2036. Les tarifs imposés sur l’acier, l’aluminium, le bois d’œuvre ou d’autres produits représenteraient une remise en cause directe de cet équilibre.

Le professeur de l’Université d’Ottawa invite ainsi le Canada et le Mexique à faire front commun pour exiger le respect des engagements américains. « Notre accord nord-américain, c’est un joyau économique. Donc, on doit le défendre », soutient-il.

À ses yeux, cet accord demeure un pilier de la prospérité continentale et sa reconduction attendue jusqu’en 2042 devrait rester un objectif prioritaire.

La crise actuelle pourrait aussi accélérer une réflexion plus large sur la diversification économique canadienne. La francophonie, le bilinguisme et les liens avec l’Europe, l’Afrique, l’Amérique latine ou le Royaume-Uni sont présentés comme des atouts pour réduire la dépendance envers les États-Unis.

« C’est une richesse le bilinguisme canadien, c’est une richesse aussi les peuples autochtones. Donc tout ça fait un bouillonnement de cultures, c’est positif, ça ouvre nos horizons, ça nous connecte avec les autres peuples du monde. »

Diversifier l’économie

Charles-Étienne Beaudry, auteur de Radio Trump: Comment il a gagné la première fois, à propos de la campagne électorale de 2016 aux États-Unis, cite notamment le port d’Halifax comme infrastructure stratégique dans une ouverture accrue vers d’autres marchés.

Aussi, récemment au Manitoba, l’on a appris que le corridor maritime de Churchill pourrait être viable toute l’année, ce qui pourrait permettre de conclure de nouveaux partenariats commerciaux.

Enfin, Charles-Étienne Beaudry a observé la gestion de cette crise par gouvernement fédéral mené par Mark Carney.

La fermeté affichée répond, selon lui, à une volonté populaire de résistance. Un sondage récent avait notamment montré que 76 % des personnes interrogées soutiennent la rupture des négociations, et 62 % sont favorables aux représailles annoncées par le premier ministre canadien.

Mais l’épreuve décisive viendra des résultats : inflation, chômage, capacité à mener à bien les grands projets et réussite de la diversification économique.

Pour Charles-Étienne Beaudry, c’est à cette condition que le Canada pourra transformer la confrontation actuelle en occasion de renforcer son autonomie.