Amplifié par les réseaux sociaux et nourri par une défiance grandissante envers les figures politiques, le phénomène ne touche pas seulement les personnes visées : il risque aussi d’affaiblir le dialogue entre élus et citoyens.
Depuis la pandémie de COVID-19, l’on observe un changement dans la réalité municipale locale.
« On constate du harcèlement anti-gouvernemental dans plusieurs de nos municipalités bilingues », admet Justin Johnson, chef de la direction de l’Association des municipalités bilingues du Manitoba (AMBM).
Un constat préoccupant qui a mené l’association à développer des outils adressés aux dirigeants municipaux en partenariat avec l’Association of Manitoba Municipalities (AMM) afin de faire face à cette réalité qui va bien au-delà des frontières de notre province.
Ghayda Hassan est professeure de psychologie à l’UQAM, elle est aussi la fondatrice du Réseau des praticiens et praticiennes canadien.ne.s pour la prévention de l’extrémisme violent (RPC-PREV).

Ghayda Hassan est formelle, cette violence envers les élus, mais aussi la population générale, est un phénomène que l’on observe « partout dans le monde ».
« Il existe depuis plusieurs années une intensification des menaces qui visent principalement les élus et les aussi bien sûr les élus municipaux, particulièrement quand ces élus sont des femmes ou issus des minorités de genre. »
Cette violence prend d’ailleurs plusieurs formes. L’on parle de discours haineux, de paroles déshumanisantes et de menaces qui peuvent aller jusqu’à l’agression sexuelle ou encore aux menaces de mort.
Et si Ghayda Hassan précise que c’est assez rare, « certaines menaces ont été suivies de tentatives. »
Dans le cadre du Manitoba et de ses municipalités, Ivan Normandeau, préfet de La Broquerie fait état d’une situation qui empire depuis le début de sa carrière politique il y a maintenant 12 ans en raison notamment des réseaux sociaux, de la désinformation qui y circule mais aussi de la pandémie « qui n’a pas aidé ».
« Nos élus et nos employés de la municipalité reçoivent beaucoup de courriels violents et très intimidants. Alors je comprends qu’être politicien c’est accepter le débat, le questionnement, mais il faut que ce soit fait respectueusement. Je comprends que tout le monde ne partage pas mon opinion, mais il faut l’exprimer avec respect. »
Le préfet confie également avoir dû signaler certains courriels à la GRC.
Derrière la tendance
Pour la professeure de psychologie, si le phénomène concerne autant les élus municipaux, c’est en partie dû à leur proximité avec leurs administrés.
« Je pense qu’ils sont la cible la plus directe. La plus simple à atteindre, disons. L’élu municipal est concret, il est associé à notre vie quotidienne. Toutes les frustrations par exemple par rapport à l’état des routes, la première personne qui vient en tête, c’est le maire. Ils représentent le niveau politique le plus proche responsable de ce qui nous touche directement. »
De plus, lorsque l’on s’éloigne des grands centres urbains pour se pencher sur les ruralités, cette proximité est d’autant plus flagrante que les élus municipaux font partie intégrante de la vie en communauté.
Il est plus difficile de croiser monsieur le maire dans une ville comme Winnipeg qu’à Sainte-Anne par exemple.
Quant aux raisons qui pourraient expliquer la tendance actuelle, elles sont multiples.
Ghayda Hassan parle d’abord d’une « légitimisation par les figures politiques et influenceurs de l’expression des pensées haineuses.
De plus, « les figures politiques sont de plus en plus considérées comme responsables des griefs des citoyens, de leurs malheurs, de leurs difficultés économiques et sociales ».
Et lorsque l’on parle de discours haineux, difficile de ne pas penser aux réseaux sociaux où tous les discours semblent y trouver une place.
« On peut affirmer aujourd’hui que les réseaux sociaux et internet plus globalement jouent un rôle de catalyseur. Il y a suffisamment de données qui indiquent cela. Ils ne causent pas un phénomène, mais ils amplifient sa taille, sa sévérité et sa capacité à rejoindre le plus grand nombre. »
La fondatrice du RPC-PREV illustre son propos avec l’analogie suivante : mettre de l’huile sur le feu.
Il existe d’ailleurs, selon elle, des études qui soulignent une relation directe entre la perpétration en ligne et un risque plus élevé de passage à l’acte hors ligne.
Après tout, les réseaux sociaux servent souvent de chambre d’écho où les voies et les idées sont souvent amplifiés.
Quels sont les risques?
Justin Johnson redoute que le harcèlement des élus ait un impact direct sur la participation citoyenne dans le cadre des élections municipales à venir.
« Je dirais que c’est probablement un facteur déterminant dans la réflexion de ceux et celles qui pensent se présenter ou se représenter aux élections cet automne. »
Un avis que corrobore et illustre Ivan Normandeau : « J’ai vu les conséquences de cela. Pas forcément au sein de La Broquerie, mais je sais que dans d’autres municipalités il y a du monde qui ne se lance pas en raison de ce que l’on dit sur les réseaux sociaux. Ils estiment que ça ne vaut pas la peine de se faire passer à travers alors que l’on tente d’aider nos villages et nos municipalités. On perd des bons conseillers conseillères à cause de cette intimidation. »
Les conséquences de ces comportements violents impactent donc directement l’écosystème politique. Ghayda Hassan va dans le sens de ces observations.
Elle indique que les liens de communications entre élus et citoyens se retrouvent endommagés.
« Un élu qui a peur pour sa sécurité n’approche plus la population de la même façon », mais elle soulève également un changement au niveau de l’engagement citoyen.
« L’engagement dans la violence ne contribue pas au débat public d’une société démocratique. On ne développe pas non plus notre capacité en tant que citoyen d’analyser nos besoins, notre rôle, notre manière de faire comprendre à nos élus ce qui ne fonctionne pas. Il y a un affaiblissement du dialogue et c’est un risque pour la démocratie. »
Paradoxalement, ces situations existent notamment parce que nous vivons dans une démocratie.
Selon elle, les effets sur l’engagement politique prennent différentes formes.
Si la violence peut effectivement affecter la volonté de certaines personnes à s’engager dans la vie politique, elle apporte tout de même une nuance.
« Pour certains jeunes notamment, ce type de comportement (violent) peut les motiver à s’impliquer davantage pour faire changer les choses de manière positive. »
Haine et liberté d’expression
Souvent prônée à des fins de justification et de défense pour toutes sortes de discours, la liberté d’expression a le dos large et ses frontières semblent parfois floues.
« La liberté d’expression ne signifie pas que je peux tout dire. Il faut comprendre quelles sont les balises de cette liberté. »
Inscrite dans la Charte canadienne des droits et libertés, la liberté d’expression s’inscrit dans le respect des autres articles de la Charte.
En ce sens, elle garantit la liberté de pensée, de croyance, d’opinion et d’expression, y compris la liberté de la presse et des autres moyens de communication, mais elle ne peut pas servir à justifier des propos racistes, sexistes ou homophobes ni à encourager la violence.
« C’est un point sensible. Les influenceurs, les personnes qui cherchent à fomenter la haine utilisent beaucoup cette idée. »
Pour finir Ghayda Hassan estime qu’il s’agit d’un problème qui ne disparaîtra jamais réellement, mais que l’on peut réduire.
« La façon idéale de réduire ce problème, serait de réduire les injustices, les choses qui causent les griefs aux personnes.
« La prévention et l’éducation par rapport à la liberté de parole, ce que l’on peut et ne peut pas dire.
« Aider les élus municipaux à comprendre pourquoi ils font l’objet de ces messages-là et leur donner les outils pour gérer et interagir. »
Initiative de journalisme local
