Les commémorations des 25 ans des attentats du 11-Septembre ravivent la question de la gestion des grands drames, crises ou évènements tragiques par les salles de nouvelles.
Lorsqu’une crise survient, qu’il s’agisse d’un attentat ou d’une fusillade, le réflexe initial des médias canadiens est quasi systématiquement le même : s’en remettre aux voix institutionnelles. « Le premier réflexe qu’on peut noter, ça va être de se fier aux sources officielles, qu’on peut vraiment remettre les faits à ces personnes-là », explique Lauriane Tremblay, doctorante au département d’information et de communication à l’Université Laval et membre du Groupe de recherche en communication politique (GRCP).
« Puis, désormais, ce que l’on observe, c’est que les journalistes vont chercher à mettre de l’avant la transparence. Il s’agit d’être vraiment transparent sur la façon dont on a reçu l’information. »
Ce n’est qu’après un certain délai, compté « plutôt [en] jours » qu’en heures, que s’amorce un travail d’analyse plus approfondi pour chercher les causes et interroger des experts.
Le poids des mots et la qualification des actes
Dans les premières minutes d’un drame, le choix des termes employés marque durablement la perception du public.
« Les mots utilisés dès le départ dans les premières minutes de l’évènement vont souvent rester, en tout cas, dans la compréhension du public de l’évènement », indique Lauriane Tremblay (1).
Or, qualifier un évènement d’« acte terroriste », par exemple, demeure complexe. « Même au niveau scientifique, on n’a pas de définition qui soit vraiment acceptée par la communauté », observe la chercheuse.
Pour illustrer ce propos, l’on peut se souvenir de la fusillade de la mosquée de Québec en 2017. La fusillade, l’une des plus meurtrières de l’histoire du Canada, avait été qualifiée d’acte de terrorisme par le premier ministre fédéral Justin Trudeau et par le premier ministre du Québec Philippe Couillard, mais le tireur, qui avait plaidé coupable à six chefs de meurtre au premier degré et à six chefs de tentatives de meurtre, n’avait été accusé d’aucune infraction liée au terrorisme.
Plus récemment, une note interne du diffuseur public CBC, destinée à ses journalistes, concernant l’utilisation des mots « terrorisme » et « terroriste » en lien avec les attentats du 11 septembre 2001, avait fait polémique.
Basem Boshra, directeur principal chargé des normes journalistiques et de la confiance du public à CBC, avait rapidement publié une mise au point sur le site de CBC News.
« Cela a suscité une vive inquiétude, de la colère et de la peine chez de nombreuses personnes qui pensent que CBC News cherche à minimiser ou à occulter l’horreur de cette journée et l’identité de ses auteurs.
« C’est bien la dernière chose que nous souhaitons faire. Et notre couverture médiatique du 11 septembre, à travers des milliers de reportages publiés au cours des 25 dernières années, constitue un récit sans concession des attentats dévastateurs perpétrés par Al-Qaïda, de la traque et des poursuites judiciaires engagées contre les responsables, des milliers de vies perdues ce jour-là, ainsi que des pertes et du chagrin incalculables subis par tant d’autres à la suite de ces évènements », avait commenté Basem Boshra.
Lauriane Tremblay affirme également que « c‘est un évènement qui répond à ce qu’on étudie comme étant du terrorisme ».
Pour information, Al-Qaïda est inscrite sur la liste des entités terroristes depuis 2002 par la Sécurité publique du Canada.
Canada et États-Unis : deux cultures journalistiques
Sur le terrain des tueries de masse et des fusillades, les recherches de Lauriane Tremblay, qui portent sur la couverture médiatique de fusillades au Canada et aux États-Unis, mettent en lumière de nettes divergences de part et d’autre de la frontière.
Si les deux pays partagent des valeurs journalistiques d’objectivité, la presse américaine privilégie « un côté beaucoup plus dramatisé au niveau du choix des mots ».
À l’inverse, les médias canadiens s’orientent vers « une recherche de conséquences et une recherche d’explications au niveau des tueries et des raisons sous-jacentes. »
Une spécificité marquante émergerait par ailleurs dans le paysage francophone canadien : un intérêt accru pour la compréhension des parcours et de la prévention.
On y retrouve « beaucoup de journalistes qui se sont intéressés au processus de radicalisation, puis vraiment à chercher à retracer un parcours pour essayer de comprendre comment l’individu s’est rendu à poser cet acte-là. C’est quelque chose qu’on n’a pas retrouvé dans les autres médias anglophones au Canada et aux États-Unis. »
Néanmoins, peu importe la région, la figure du tireur conserve une place disproportionnée par rapport à celle des victimes.
« Il y a quand même des articles pour donner une voix aux victimes, aux familles, aux témoins. En revanche, si l’on regarde la proportion, la place donnée aux auteurs, à les nommer, à retracer leur parcours, à leur donner une plateforme, est très importante. Dans les sujets les plus fréquents, par rapport à la couverture des attentats, la figure du perpétrateur arrive dans le top trois. »
(1) Lauriane Tremblay rappelle aussi une source utile. L’Institut national de Santé publique du Québec avait publié en 2019 un outil à l’intention des professionnelles et des professionnels des médias d’information quant au traitement des tueries de masse.


