Témoin privilégié aux audiences de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, le père jésuite Peter Bisson a vu le regard des Jésuites évoluer sur leur rôle dans le système des pensionnats autochtones.

Une prise de conscience nécessaire pour commencer le long chemin vers la réconciliation, un chemin qui passe par l’écoute, la remise en question de soi, ou encore la transparence des archives.

Prêtre jésuite depuis 1993 et aujourd’hui en charge de l’église St. Ignatius à Winnipeg, le père Peter Bisson a personnellement assisté aux audiences de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR) de 2008 à 2015.

« L’ordre religieux des Jésuites est aujourd’hui présent un peu partout dans le monde, raconte-t-il. On compte environ 14 000 membres, dont quelque 180 au Canada. Nous travaillons beaucoup en éducation, recherche, vie spirituelle et justice sociale. »

C’est justement ce volet de justice sociale qui a amené l’ordre à prendre part active à la démarche de vérité et de réconciliation, et ce dès le début des travaux de la CVR.

« Pour nous, la question de la réconciliation est devenue importante avant même le début de la CVR, confie Peter Bisson. Le travail a commencé dès les années 1990, quand on a reçu les premières plaintes de personnes autochtones parce qu’on avait un pensionnat à Spanish, en Ontario.

« Au début, on résistait aux plaintes. Mais après quelques années de luttes juridiques, on a réalisé qu’il y avait trop de choses communes entre les plaintes. En fouillant dans nos archives, c’était évident : en très grande majorité, les plaignants avaient raison. On a donc changé notre stratégie. »

Plutôt que résister et protéger leur réputation et leurs finances, les Jésuites ont commencé à écouter vraiment, se remettre en question et reconnaître leurs torts.

« L’enjeu principal pour nous, c’était la transformation de comment on percevait notre histoire au Canada, même l’authenticité de nos désirs, reprend le prêtre avec candeur. On a mis les victimes avant nous.

« C’était un temps de profonde remise en question, commençant par le leadership de la congrégation au Canada et les Jésuites qui travaillaient encore directement avec les Autochtones, notamment dans les paroisses de l’Île Manitoulin en Ontario. Ce n’est qu’après ce changement d’attitude de notre part qu’on a pu commencer à travailler avec les survivants sur le chemin de la réconciliation. »

Une expérience transformatrice

À ce temps-là, Peter Bisson n’était pas directement impliqué dans le dossier de la réconciliation.

Il était professeur d’université à Regina. Mais en 2008, les Jésuites du Canada ont accueilli un nouveau Provincial, qui lui a demandé d’être son Socius (son assistant, son conseiller).

« C’est pourquoi j’ai souvent représenté les Jésuites, notamment lors de la CVR. Un rôle que j’ai gardé quand je suis moi-même devenu Provincial, de 2012 à 2018. »

Il se souvient d’ailleurs bien de son premier jour à la CVR.

« On m’avait dit que l’Église serait peu représentée, et donc d’y aller habillé en prêtre. J’ai tout de suite compris que c’était une erreur majeure, que les personnes autochtones se sentaient mal à l’aise en ma présence. Je me suis senti coupable.

« J’avais honte que mon habit, que je pensais signe de paix et de réconciliation, soit en fait déclencheur de traumatismes. Ça a été pour moi une révélation. J’ai pris conscience de l’angle mort dans ma perception de ma vocation. »

Ce qui l’a rendu encore plus humble ce jour-là, c’est que malgré le traumatisme réveillé par l’habit, la plupart des per- sonnes Autochtones présentes étaient restées polies et accueillantes. Une leçon d’humanité pour le père jésuite.

« Ils auraient pu me traiter comme un ennemi, c’était justifié. Ils ont choisi de me traiter comme un partenaire potentiel dans ce long processus de réconciliation. Ils ont pris soin de nous. Pour avancer, on ne peut pas être sur la défensive. On doit être dans l’écoute sincère et l’ouverture. »

Il souligne par ailleurs que dans les communautés autochtones où les Jésuites étaient présents, « des femmes survivantes des pensionnats continuaient même de travailler avec nous en pastorale ».

En 2014, Peter Bisson a organisé une réunion des personnes qui travaillaient dans la pastorale autochtone, incluant des Autochtones, des Jésuites, et d’autres religieux et laïcs.

Elle fut coprésidée par un prêtre jésuite et une Aînée autochtone.

« C’est devenu comme une grande confession mutuelle, rapporte-t-il. Autochtones comme Jésuites ont pu se parler vraiment, s’écouter, puis décider de travailler ensemble vers leur réconciliation. Ça a été une autre expérience transformatrice. »

Un an plus tard, les Jésuites se soumettaient à un exercice de discernement pour revoir leurs priorités.

« La première, c’était sans surprise la spiritualité, mais la deuxième, c’étaient les relations avec les Autochtones. Que ce soit aussi haut dans nos priorités, c’était nouveau. De plus, le terme relations avec les Autochtones nous mettait officiellement sur un pied d’égalité et d’amitié. Ça changeait la dynamique dans toutes nos paroisses, nos écoles, nos ministères. Pour moi, ça a marqué le début de notre décolonisation. »

Le père Bisson partage d’ailleurs le cri du cœur d’une Aînée autochtone qui travaillait en pastorale à Manitoulin : « Enfin, je me sens comme une amie, une égale! »

La réconciliation aujourd’hui

Selon le prêtre, aujourd’hui dans les paroisses catholiques jésuites, les dons spirituels des Autochtones sont davantage reconnus et intégrés dans la vie paroissiale – une reconnaissance renforcée par les excuses du pape François aux peuples autochtones en 2022.

Par exemple, plusieurs services incluent un smudging.

Peter Bisson mentionne également l’atout de la spiritualité autochtone et de son rapport à la Nature et la Création en matière de justice écologique et sociale – des thèmes au cœur de l’Encyclique Laudato Si du pape François en 2015, et donc prioritaires pour l’Église catholique.

« On a beaucoup à apprendre de la spiritualité autochtone. »

Le père Bisson fait aussi partie d’un groupe réunissant des leaders autochtones et non-autochtones de l’Église : le Cercle de Notre-Dame-de-Guadalupe.

En parallèle, le traitement des plaintes continue, ainsi que le « gros travail de recherche scientifique dans nos archives ».

Il explique : « Quand on a changé notre perspective, c’était devenu évident qu’on devait ouvrir nos archives et donner plein accès à nos documents. On a donc fait des copies et tout donné à la CVR. On n’a rien caché, rien gardé secret.

« On reçoit aussi régulièrement des chercheurs autochtones dans notre centre d’archives des Jésuites à Montréal.

L’espace est aménagé pour les accueillir et qu’ils puissent mener leurs recherches librement.

« Et même si c’est parfois difficile de voir ressortir des points sombres de notre histoire, on se doit de se regarder en face, avec humilité et objectivité, pour pouvoir avancer vers la réconciliation », termine-t-il.

Cet article fait partie de notre édition spéciale semaine de la Vérité et de la Réconciliation intitulée cette année : Ce que disent les archives… et leurs silences.