Pour l’historienne Jacqueline Blay, auteure de Le temps des outrages – Histoire du Manitoba français, les années 1870 à 1916 sont des années charnières, voire incontournables pour tous les Franco-Manitobains.

«Je ne peux pas imaginer une période aussi importante, mais aussi douloureuse de notre histoire, que celle qui s’étend de la création du Manitoba, en 1870, à l’abolition de l’éducation en français, en 1916, lance l’historienne Jacqueline Blay. Et pour bien comprendre les enjeux d’aujourd’hui, ainsi que les luttes et les victoires récentes, tout Franco-Manitobain, qu’il soit de souche, ou qu’il soit nouvel arrivant, se doit de contempler les évènements de ce temps des outrages. »

L’historienne en sait quelque chose, ayant lancé, le 30 septembre dernier au Centre du Patrimoine, à Saint-Boniface, le deuxième tome de son Histoire du Manitoba, Le temps des outrages. Cette histoire, qui sera racontée en cinq volumes, se veut minutieusement exacte, complète, et surtout, en français.

Jacqueline Blay.
Jacqueline Blay.

« Écrire une histoire du Manitoba français en français me paraît non seulement de mise, mais essentiel, déclare Jacqueline Blay. Non seulement pour que les Franco-Manitobains aient en main un outil servant leur mémoire collective, mais parce que les grandes crises du Manitoba français ont défini, et continuent à définir, l’avenir du pays tout entier.

« Prenons la question touchant l’amnistie des Métis et la promesse de garantir leurs terres ancestrales, poursuit-elle. Elle n’a été résolue que cette année, par la Cour suprême du Canada, qui nous a rappelé combien le Canada a porté atteinte à «l’honneur de la Couronne». Et maintenant, les Métis devront poursuivre des négociations avec le gouvernement fédéral pour compenser cette injustice. »

En outre, Jacqueline Blay rappelle que la première crise scolaire du Manitoba – celle de 1890 – a permis au Parti libéral du Canada, sous Wilfrid Laurier, de prendre les devants, une cause célèbre en main, pour former un gouvernement qui sera d’une importance capitale dans l’évolution du Manitoba et de l’Ouest canadien.

« La Loi sur les écoles du Manitoba de 1890, qui contredisait l’Acte du Manitoba de 1870, a néanmoins été adoptée, et le français a été aboli en tant que langue officielle de la province, rappelle Jacqueline Blay. Et aux élections de 1896, Wilfrid Laurier a gagné l’appui du Québec, qui estimait, avec raison, que le français était menacé dans l’Ouest. Depuis ce temps, les libéraux ont le plus souvent formé les gouvernements à Ottawa.

« De plus, sans cette crise, on ne peut pas comprendre les revendications linguistiques d’un Georges Forest au Manitoba, qui a réussi à faire restaurer le bilinguisme chez nous, ou d’un Peter Blaikie, qui s’est opposé à la Loi 101 au Québec, soutient Jacqueline Blay. Et, rappelons-le. C’est en 1896 que les francophones sont confrontés, par une majorité anglophone en croissance, par la question des nombres. Pour la première fois, la phrase douloureuse «Where numbers warrant» sera exprimée par ceux qui s’opposent au fait français dans l’Ouest. C’est une phrase qui retentira lors de toutes les revendications des minorités linguistiques du pays. »

En fait, Jacqueline Blay rappelle qu’en 1968, alors que le Canada s’apprêtait à adopter sa Loi sur les langues officielles, qui assurerait en partie la sauvegarde des droits des minorités linguistiques, l’homme politique libéral, Gérard Pelletier, s’est adressé aux Franco-Manitobains, en leur disant, « Sans vous, le Canada n’existerait pas ».

En 1916, les prochains dominos à tomber, durant ce temps des outrages, étaient ceux de l’éducation française et de la force de frappe de l’Église catholique et française.

« Les Franco-Manitobains de souche connaissent fort bien l’histoire de l’abolition des écoles françaises, qui a mené à la création de l’Association d’éducation des Canadiens-Français du Manitoba, aujourd’hui Société franco-manitobaine, souligne Jacqueline Blay. L’impact de cette situation douloureuse s’est fait sentir pour des décennies, d’abord par les francophones obligés de cacher leurs manuels de français à l’approche d’un inspecteur scolaire, et plus tard par les parents qui ont revendiqué la création de la Division scolaire franco-manitobaine. Et les enjeux perdurent jusqu’aujourd’hui. »

Selon Jacqueline Blay, peu de Franco-Manitobains, même ceux de souche, se rendent compte de l’impact énorme de la scission, la même année, du Diocèse de Saint-Boniface.

« En amputant le diocèse, au profit de la majorité catholique anglophone et du nouveau Diocese of Winnipeg, le Vatican a créé une zone minoritaire francophone, et les paroisses dotées d’une forte présence française, mais situées à l’extérieur de cette zone, comme celles de l’Assomption, du Sacré Cœur et de Saint-Ignace, ont basculé vers l’anglais, explique Jacqueline Blay. À Winnipeg, la francophonie a disparu à l’Ouest de la rivière Rouge, pour se retrancher à Saint-Boniface.

« La triste conclusion, c’est que de 1870 à 1916, le Manitoba est passé d’une société bilingue et inclusive, vers une province vouée au conformisme d’une vision isolatrice et assimilatrice. Nous nous devons d’être conscients de cette histoire, qui est malheureusement la nôtre. »

 

Par Daniel BAHUAUD

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