Le Festival de musique nouvelle de Winnipeg (WNMF) célébrait cette année ses 25 ans. Ce fut une belle réussite musicale, avec la présentation de 17 premières mondiales ou canadiennes, qui a attiré un grand auditoire.

Organisé par l’Orchestre symphonique de Winnipeg, le Festival de musique nouvelle de Winnipeg (WNMF), est l’un des plus importants au Canada. Il est très prisé par les compositeurs qui s’y sentent appréciés mieux que nulle part ailleurs et accueillis avec grande chaleur au plus fort du dur hiver des Prairies canadiennes. Du 23 au 29 janvier 2016, 17 premières mondiales ou canadiennes ont été présentées.

En ouverture du festival, l’Orchestre symphonique de Winnipeg et le flûtiste solo de l’orchestre Jan Kocman ont interprété, en première mondiale, Solstice II du canadien Glenn Buhr, co-fondateur du WNMF avec Bramwell Tovey. C’est une belle pièce méditative d’inspiration Zen. Ce concert comprenait aussi trois oeuvres de compositeurs américains en première canadienne. De David Lang, nous avons entendu Mountain, une pièce qui évoque la nature presque immuable d’une impressionnante montagne contemplée à distance, et Man Made, pour percussions et orchestre. Composée pour l’ensemble Sō Percussion, de Brooklyn, qui est venu l’interpréter, cette œuvre explore comment la musique peut émerger de bruits naturels. Les solistes commencent en brisant des branches de bois sec. Les percussions de l’orchestre traduisent ces bruits sur leurs instruments (bloc de bois, marimba et xylophone) et le reste de l’orchestre le transforme en musique. Le cycle est repris à plusieurs reprises en variant les figures, jusqu’à ce que tout ne devienne que musique. Un magnifique Concerto pour orchestre de Joan Tower a complété le programme. L’œuvre est parsemée de solos, duos, trios et divers regroupements d’instruments qui en forment la structure.

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On a pu apprécier la virtuosité et la créativité de Sō Percussion en récital le lendemain. Les quatre membres virtuoses et excentriques de cet ensemble ont le sens du spectacle et une imagination fertile. Ils ont d’abord interprété Drumming Part 1 de Steve Reich. Ils jouent avec des baguettes sur une batterie de quatre paires de bongos accordés. La pièce débute avec deux solistes face-face qui battent des rythmes complexes pendant toute la durée de la performance. Les deux autres se joignent à eux en alternance et parfois ensemble, ajoutant à la complexité du rythme et à la couleur du son. Ils ont ensuite interprété une pièce de Bryce Dessner, Music for Wood and Strings, sur des instruments amplifiés spécialement conçus en s’inspirant du dulcimer. La musique est une succession d’accords en mode choral, sans mélodie. C’est une musique qui pourrait très bien s’intégrer dans une installation multi-média ou dans un film, mais qu’il est difficile d’écouter sans contexte visuel pendant une trentaine de minutes dans une salle de concert. La dernière œuvre au programme, the so-called laws of nature, de David Lang, datant de 2012, a permis d’apprécier la virtuosité de l’ensemble. Cette œuvre explore le sens caché des lois naturelles en trois mouvements de structure similaire, augmentant en intensité et en complexité. Ils sont joués chacun sur un ensemble d’instruments différents plus ou moins conventionnels, que les solistes doivent choisir ou même concevoir eux-mêmes en suivant les indications du compositeur. Sō Percussion a choisi des lames de bois, des tuyaux de métal accordés, des pots de fleurs accordés, des tasses de thé, des cloches, des tambours de frein et des tambours. Ils ont donné une performance remarquable.

Le lundi 25 janvier, le festival s’est déplacé à l’Église Westminster United pour un superbe concert de musique chorale avec les ensembles Camerata Nova, dirigé par Mel Braun, et Polycoro Chamber Choir, dirigé John Wiens. Ils ont interprété des œuvres de Barbara Monk Feldman, en première mondiale, Monton Feldman, Oleksa Lozowchuk et David Lang, en première canadienne. Malgré la modernité des œuvres, le chant semblait émerger des sources profondes de la polyphonie ancienne.

L’OSW est revenu à la Salle de concert du Centenaire pour deux soirées de musique orchestrale. Le 26 janvier le compositeur et chef d’orchestre canadien Gary Kulesha a dirigé un programme de quatre premières mondiales de compositeurs canadiens: sa propre composition, Echoes Of Light; To See Again with Spirit Eyes, de Glenn Sutherland; Thermokarst, de Randolph Peters, avec Micah Heilbrunn, clarinette, et Yuri Hooker, violoncelle; et Earth Airs (Symphonie no 2), de Derek Charke, avec le chœur Horizon dirigé par Vic Pankratz. Le lendemain, sous la direction d’Alexander Mickelthwate, l’OSW a interprété : #9, du compositeur américain Phill Niblock en première nord-américaine; O Glorious Arcticus – Postlude (du 5e mouvement de la Symphonie Artique), du canadien Vincent Ho; Vent d’hiver, du manitobain T. Patrick Carrabré, en première mondiale, avec Patricia Evans, cor; et Icarus, de l’américaine Lera Auerbach, en première canadienne. La soirée s’est terminée par la projection du film Michael Snow : Snow in Vienna, de Laurie Kwasnik, une captation d’une improvisation au piano de Michael Snow au Konzerthaus de Vienne en 2012. Je n’ai pas entendu ces deux concerts.

L’événement le plus innovateur du festival fut la présentation d’un concert-spectacle à la piscine du Centre Pan Am, dont l’œuvre principale était Le naufrage du Titanic, du compositeur anglais Gavin Bryars, avec un ensemble de musique de chambre installé sur les tremplins, le chœur de Sistema Winnipeg dans les gradins et des nageuses synchronisées dans la piscine. Je n’ai pu assister à ce spectacle mais les commentaires entendus le lendemain étaient très élogieux. La soirée avait débuté par la première mondiale de Afterlife Mutilation, une œuvre de Matthew Patton, co-directeur du festival.

Le concert de clôture, le 29 janvier, présentait en première partie Un vide dans le ciel, du compositeur américain Stephen O’Malley. C’est une autre pièce “contemplative” basée sur des harmoniques de fractions de tons (microtonales) qui frémissent dans un lent mouvement de vagues, sans mélodie. C’est une musique qui exige beaucoup des musiciens, surtout chez les cordes, qui doivent jouer en continu pendant plus de 30 minutes avec de très courts mouvements d’archet, d’un léger tremblement de la main. C’est une musique qui se prête mal à une interprétation en salle de concert sans un quelconque support visuel.

Le festival s’est terminé avec la très belle Symphonie no 4 du compositeur polonais Henryk Górecki. Décédé en 2010, Górecki a laissé une brève partition pour piano de l’esquisse d’une nouvelle symphonie, avec quelques indications pour l’orchestration, datée de 2006. L’œuvre a été achevée par son fils Mikolaj, lui-même compositeur. Sous-titrée Épisodes de la vie de Tansman, la Symphonie no 4 a été inspirée par la vie du grand compositeur polonais, naturalisé français, Alexandre Tansman (1897-1986), à qui Górecki vouait une grande admiration. Il est évoqué par la transcription musicale de son nom dans la partition. C’est une œuvre en quatre mouvements continus d’une grande intensité émotive, dans laquelle on sent une tension constante entre des forces d’oppression et des forces en quête de liberté et de bonheur. Tansman avait dû fuir devant la montée de l’antisémitisme dans la France occupée en 1941 pour y revenir en 1946. On pourrait aussi interpréter cette œuvre comme une évocation de l’occupation de la Pologne et de sa longue lutte pour se libérer du joug communiste. L’œuvre débute par un thème très lourd décrivant le pouvoir totalitaire qui s’impose par la force et se termine par le même thème transformé en un hymne rempli d’optimisme célébrant la liberté et annonçant un avenir meilleur.

Le succès de ce 25e festival aura convaincu les organisateurs qu’il est possible d’offrir une programmation de qualité en donnant priorité à la musique orchestrale et chorale et à la création d’œuvres de compositeurs canadiens, tout en faisant place à quelques compositeurs étrangers. La présentation d’un concert-spectacle dans un site insolite est une expérience qu’il faudrait poursuivre. Comme toujours le festival s’est déroulé dans une convivialité joyeuse et animée. L’espace du piano nobile de la salle de concert du Centenaire avait été transformé en lounge où festivaliers, compositeurs et musiciens pouvaient se rencontrer avant et après les concerts.

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