Cindy Tugwell, directrice de Heritage Winnipeg, devant l’ancien poste de police de Saint-Boniface. Acheté par Marc Fréchette en novembre 2012, le bâtiment est toujours laissé à l’abandon. À ce jour, aucun recours n’existe pour obliger un propriétaire à aménager son bien.

Menacé de démolition en 2012, l’édifice qui abritait l’ancien poste de police de Saint-Boniface doit son salut aux actions des riverains qui ont vu dans cette bâtisse une pièce importante du patrimoine architectural du quartier. Acheté par le médecin Marc Fréchette, le 227 Boulevard Provencher devait devenir une clinique bilingue. Cinq ans plus tard, le projet n’a toujours pas vu le jour et l’édifice se délabre lentement.

par Valentin CUEFF

Une piqûre de rappel : en mai 2012, la Ville de Winnipeg a mis en vente l’ancien poste de police de Saint-Boniface. L’édifice devait être rasé pour laisser la place à des condominiums. L’association des résidents du vieux Saint-Boniface et d’autres acteurs de la communauté se sont alors insurgés, contre ce qu’ils considéraient comme la disparition d’une œuvre architecturale unique dans le paysage winnipegois.

L’édifice fut, en novembre 2012, vendu à Marc et Sharon Fréchette. Dans les conditions de la vente devait figurer l’impossibilité, pour le propriétaire, de démolir l’édifice. Mais dans cet acte de vente, rien n’obligeait son propriétaire à l’aménager.

La lettre de Roger Léveillé publiée dans La Liberté du 10 août 2017 venait rappeler que, cinq ans après les faits, cet aménagement n’a toujours pas commencé.

Contacté par La Liberté, Marc Fréchette n’a pas souhaité prendre la parole.

Étienne Gaboury, architecte

« Des projets comme celui-ci, qui sont importants dans une carrière, on aimerait les voir conservés et respectés », estime Étienne Gaboury, créateur de cet édifice et de celui voisin, où se trouvent les locaux du Festival du Voyageur.

L’architecte franco-manitobain revient sur l’idée qui a nourri, en 1963, la création de ces bâtiments, qui résumeraient sa pensée architecturale : « C’est une œuvre marquée par l’importance du fonctionnalisme. C’est l’expression honnête de la technologie. »

Il explique l’impact de l’environnement physique et social sur la conception des deux lieux : « On conçoit pour un contexte, un milieu. J’ai conçu ce bâtiment pour le milieu nordique manitobain, en tenant compte de l’importance du climat, de l’orientation du soleil. C’est la base de ma conception. »

L’importance de ces deux bâtisses pour le quartier ne fait pas de doute à ses yeux. « Elles font parties du patrimoine de Saint-Boniface, qu’on les aime ou non. C’est comme une réflexion, sur qui on est. »

Sur les événements de 2012, Étienne Gaboury confie avoir été inquiet, mais ajoute n’avoir aucun pouvoir de décision sur ce qui advient de ses œuvres. « Quand on est architecte, on accepte la réalité que lorsqu’une œuvre est finie, elle ne nous appartient plus. C’est un peu désemparant. » Il regrette cependant l’absence de conditions, dans la vente de l’édifice, qui obligerait son propriétaire à l’aménagement des lieux.

L’absence de réponse de Marc Fréchette ne le laisse pas découragé pour autant ; il a bon espoir que « d’autres personnes reprendront le projet. »

En tant que créateur du lieu, que rêve-t-il d’y voir ? « S’il faut rêver, je dirais un centre d’arts et métiers. Où tous les arts et métiers seraient représentés, intégrés dans un ensemble, avec des espaces pour les artistes et artisans. Ou bien des bureaux d’architecte, ou même d’hommes d’affaires. »

Finalement, la seule chose que craint l’architecte, c’est la dénaturation de l’œuvre. « On peut faire des arrangements intérieurs, tant qu’on conserve la structure extérieure. »
Un autre rêve, pour lui, serait de voir cette bâtisse protégée de la démolition par la Ville de Winnipeg si elle reconnaissait sa valeur historique.

Cindy Tugwell, directrice de Heritage Winnipeg

Heritage Winnipeg est une organisation à but non-lucratif qui œuvre pour la restauration et la préservation des bâtiments historiques de la ville. Cindy Tugwell, la directrice, note que le phénomène d’édifices laissés à l’abandon est de plus en plus fréquent :

« Le cas du 227 Provencher n’est pas différent de celui de l’hôtel Saint-Charles sur l’avenue Notre Dame, ou du Rubin Block sur Morley et Osbourne. Cela devient une menace commune. À la place de travailler bâtiment par bâtiment, on aimerait soulever la question : pourquoi des gens achètent des bâtiments, s’ils n’ont pas l’intention de développer? »

Que dit la loi, dans ce type de situation? « Quand une bâtisse est inoccupée, elle est sujette à la Loi sur les bâtiments vacants. Actuellement, quand un bâtiment est vacant, il est inspecté par la Ville, qui vérifie qu’il correspond bien aux critères de cette Loi. Lorsque c’est le cas, le propriétaire doit payer des frais de traitement. Et c’est tout. »

Une procédure qui se répète tous les ans, mais qui n’oblige en rien un propriétaire à prendre une décision vis-à-vis de son bien. « Techniquement, si l’on conserve cette loi, le bâtiment peut rester vacant très longtemps. Nous ne pouvons rien faire d’autre. Il faut attendre une réaction du propriétaire. Mais nous ne pouvons pas le forcer à redévelopper. »

« Pour attirer l’intérêt des politiciens et enrayer ce phénomène, nous sommes sur le point de rencontrer la Ville pour discuter du durcissement de la Loi sur ses bâtiments vacants. Nous voudrions que le fait de laisser un bâtiment inoccupé entraîne des frais plus prohibitifs qu’ils ne le sont actuellement. »

Elle explique qu’il arrivait que des propriétaires dans l’Exchange achètent des bâtiments pour attendre ensuite que le prix du marché augmente. « Mais sa valeur ne va pas nécessairement augmenter. Parce que les gens ne veulent pas forcément d’un bâtiment abandonné depuis des années. Il peut y avoir des problèmes de sécurité, ou des travaux à faire, et une main d’œuvre qui sera devenue plus chère dans le même temps. »

La directrice de Heritage Winnipeg indique deux cas de figures dans lesquels un bâtiment peut être enregistré comme patrimoine historique, et ainsi protégé. Ou bien le propriétaire prend l’initiative de lui-même, ou bien il demande un permis de démolition et la Ville intervient.

Dans le cas du 227 Provencher, elle précise que le bâtiment n’est actuellement répertorié sur aucune liste comme bâtiment historique.

Elle souligne qu’en attendant, « il est primordial de connaître les intentions du propriétaire. »

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