Poussé par la recherche d’un travail, Garry Zamzow, marin de formation, est arrivé à la mine de Snow Lake en 1966. Il n’en est jamais reparti. Aujourd’hui, il en est le meilleur ambassadeur et c’est avec une nostalgie sincère qu’il se souvient de sa vie sous terre.

Par Barbara GORRAND

Il étire sa silhouette longiligne sur l’asphalte poussiéreux. Levant ça et là une main amicale au passage d’un pick-up. Pour un peu, on s’attendrait à le voir soulever d’un geste désinvolte le rebord de ce Stetson de paille blanche sous lequel il s’abrite avec élégance.

Dans les rues de Snow Lake, cette petite commune du nord du Manitoba où, en ce mois de juin, le soleil semble ne jamais vouloir se coucher, Garry a tout de l’image consacrée du cowboy du grand Ouest.
Sauf que. À 72 ans, Garry Zamzow a davantage sillonné les entrailles de la terre que le relief du Manitoba. Et sa monture tenait plus du train électrique que du fougueux destrier, crinière au vent. Mais c’est avec ce même esprit d’aventure chevillé au corps que Garry s’est choisi une vie, disons, plus sombre : une vie de mineur.

« Oh non, je ne suis pas né ici! » La question le fait sourire. « Je suis né dans une petite communauté agricole plus au sud. J’ai passé trois ans dans la Marine Royale Canadienne, à Victoria, et je suis venu dans le Nord à la recherche d’un travail. C’était en 1966, je venais d’avoir 21 ans. Et je n’avais qu’une vague idée de ce qu’était le travail dans les mines. Oh boy, je n’ai pas tardé à comprendre !»

« Je n’avais qu’une hâte, descendre sous terre pour échapper au froid »
Garry Zamzow, mineur

Un nouveau rire secoue les épaules de Garry. « Quand je suis arrivé, tout jeune marié, ils venaient à peine de construire une route. Auparavant, en plein hiver, il fallait conduire sur le lac gelé. Et mon premier souvenir, c’est justement ce froid. Simple ouvrier, on m’a assigné au travail en surface : je n’avais qu’une hâte, descendre sous terre pour échapper au froid. »

Mais une fois dans les tunnels, Garry a dû apprivoiser d’autres contraintes. À commencer par l’obscurité. « Je ne sais pas trop comment l’expliquer. On se retrouve dans le noir complet, à l’exception de cette petite lampe fixée au casque et de ce petit faisceau lumineux. Et puis il y a le bruit, les outils, le passage des trains, et 125 gars qui se démènent, les mineurs, les mécaniciens, les électriciens… Toute une ville souterraine. »

Garry Zamzow et son Stetson.

 

Très vite, l’ancien marin se découvre une vocation. Et gravit les échelons au sein de l’entreprise : ouvrier, puis mineur, puis superviseur. « Le sens de la solidarité, l’esprit de corps comme on dit chez les militaires… On était une vraie famille. C’est nécessaire, dans un boulot où on manipule des explosifs et où le sol peut se dérober sous vos pieds à chaque instant. Ou vous tomber sur la tête. Et puis à l’époque, on avait des horaires normaux, une équipe de jour et une équipe de nuit. Laquelle s’arrêtait à 3 h du matin, ce qui laissait le temps d’avoir une vie de famille, une vie sociale. HudBay mettait d’ailleurs tout en œuvre pour faciliter la vie des habitants. Les fins de semaine, il y avait des bals, des carnavals, l’église, le hockey, le baseball, le badminton, le ski, on avait un hôpital équipé, trois épiceries, une école qui accueillait les enfants de la maternelle jusqu’à l’université… On avait une vie parfaite! Mes trois filles ont grandi ici, elles étaient heureuses. »

 

« L’arrivée d’une femme
dans la mine ne s’est pas faite sans obstacles »
Garry Zamzow, Mineur

 

Bien sûr, en 35 ans de carrière, Garry a été le témoin privilégié des évolutions de l’industrie. À commencer par l’arrivée de la première femme dans cet univers très masculin, tendance macho. Elle s’appelait Ann, et était de la trempe de Kate Rice, la première femme chercheuse d’or du Manitoba, à l’époque de la Première Guerre mondiale.

« Ann est arrivée dans mon équipe à la fin des années 1970, ou au début des années 1980, je ne sais plus très bien. C’était une fille remarquable, très impliquée dans son travail. Mais son arrivée dans la mine ne s’est pas faite sans obstacles! Tout d’abord, il y avait le problème de la salle de douche, nous avons donc installé une petite roulotte pour qu’Ann puisse se changer. Très rapidement, elle a montré qu’elle pouvait faire ce que probablement beaucoup de mineurs ne s’attendaient pas à voir faire une femme.

« D’ailleurs j’ai une petite anecdote à ce sujet : un soir où je dirigeais l’équipe de nuit, un des gars vient me voir en me disant qu’il s’était tordu le doigt et ne pouvait pas travailler. Je lui dis de rester en surface, cela arrivait régulièrement. Le travail se poursuit comme d’habitude, je descends voir si tout se passe bien, et je m’aperçois qu’Ann, qui conduisait le train, n’est pas à son poste. Je m’inquiète, et un des types me dit qu’elle s’est ouvert le doigt et qu’elle est partie voir le doc. Je remonte, mais je ne la vois toujours pas ; en fait elle était redescendue par l’autre entrée, son doigt recousu serré dans un pansement, et s’était remise au boulot. Quand l’autre gars a entendu ça, lui qui n’avait qu’une petite douleur, il est redescendu immédiatement à la mine : pas question de montrer qu’il était plus faible qu’une femme! C’étaient les premiers pas vers l’acceptation des femmes dans la mine. Aujourd’hui, c’est bien plus habituel ».

Une vie à la mine se construit aussi sur des souvenirs douloureux. Quand on l’interroge sur l’omniprésence du danger, sur les accidents, sur ses confrontations avec la mort, Garry ferme les yeux, visiblement bouleversé. « C’étaient les moments les plus effrayants de ma carrière. Quand on perdait un gars, cela nous affectait tous profondément. On était tellement soudés, comme une famille, vous comprenez? Aujourd’hui, beaucoup d’efforts ont été faits pour la sécurité, les petits trains et les marteau-piqueurs qu’on utilisait appartiennent aux musées. C’est de l’histoire passée. Les mines sont beaucoup plus sûres aujourd’hui, et j’en suis très heureux. »

Mais sur l’autel d’une sécurité nécessaire et d’un avancement technologique essentiel, c’est aussi un mode de vie qui a été balayé.

L’activité économique de Snow Lake tourne au ralenti

 

« Petit à petit, les enfants
s’en vont.
Et le village s’endort »
Garry Zamzow, mineur

Aujourd’hui, Snow Lake n’est plus que l’ombre de la cité dynamique qui peuple les souvenirs de Garry. « C’est l’inconvénient des communautés du Nord, centrées sur une seule activité : nous n’avons pas les moyens de garder nos familles près de nous, hormis ceux qui veulent travailler à la mine. Petit à petit, les enfants s’en vont pour devenir docteurs, avocats, professeurs, pilotes… Et le village, par cycles, s’endort. Pour mieux se réveiller à la découverte d’un nouveau filon. C’est pour cela que, lorsque j’étais maire, j’ai toujours eu à cœur de diversifier les activités de la ville, comme la pêche récréative ou le musée des mines. »

Oui, parce qu’on l’aura compris, la retraite est un terme qui ennuie profondément Garry.

Après avoir été maire, lors de ses dernières années d’activité à la mine, il a ouvert avec sa seconde épouse Sylvia un bed and breakfast au cœur de Snow Lake. Jardinage, améliorations intérieures, facturation, visite des petits-enfants de Sylvia… Garry a de quoi s’occuper. S’il manie aujourd’hui plus facilement son cellulaire – et signe tous ses messages d’un emoji à tête de cheval – que les explosifs, le fringuant septuagénaire au regard perçant continue de porter avec fierté la parole des mineurs.

« Parce que c’est un mode de vie que je n’échangerai pour rien au monde. »

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