Le sergent Darryl Ramkissoon, de l'unité contre l'exploitation.

Pour lutter contre l’exploitation sexuelle, 16 officiers dirigés par le sergent Darryl Ramkissoon multiplient les initiatives au sein de la police de Winnipeg. Rencontre, entre petites victoires et grandes frustrations.

Par Barbara GORRAND

Dans le «milieu», son nom revient régulièrement. Qu’ils luttent activement contre les trafics sexuels où qu’ils aient vendu leurs services, tous vantent l’humanité du sergent Darryl Ramkissoon. Et pour cause : lorsqu’on rencontre ce bonhomme à l’imposante carrure, ce qui frappe, c’est la douceur de son regard. Pourtant, tout au long des 15 ans d’une carrière marquée par des allers-retours entre les services les plus durs de la police, Darryl Ramkissoon a vu plus que son lot d’horreurs.

« On ne peut pas dire que ça ne nous affecte pas, explique celui qui a pris la tête de l’unité contre l’exploitation il y a plus d’un an. Il faut parvenir à séparer la vie professionnelle de la vie privée. Et parvenir à faire avec, du mieux qu’on peut. Ça fait longtemps que j’essaye, et je ne suis pas parfait. Mes enfants ont sûrement pâti de mon travail : je n’aime pas qu’ils restent dormir chez des amis, qu’ils aillent au cinéma seuls, qu’ils se promènent au centre commercial seuls. On ne sait jamais, pas vrai? Mais c’était plus dur encore quand je travaillais à l’unité des mineurs et que mes enfants étaient plus jeunes. Être assis face à une petite fille de 7 ans et lui demander de raconter les abus qu’elle a subis, quand on a un enfant du même âge… »

« Avant, on voyait les filles
dans la rue, c’était facile.
Aujourd’hui la majorité du trafic se fait sur internet. »

Sergent Darryl Ramkissoon

 

La phrase reste suspendue. Inutile d’en rajouter. Dans cette unité, on ne s’attarde pas sur le sordide. Ces policiers spécialisés n’en ont ni l’envie, ni le temps. En plus de la lutte contre les trafics sexuels – des enfants comme des adultes – ils gèrent aussi les personnes disparues, l’alcool, les jeux… « C’est beaucoup de boulot », convient le sergent Ramkissoon. Et puis, le travail aussi a changé. L’unité, appelée tour à tour Mœurs, puis Vice, avant d’adopter un nom moins connoté négativement, a dû s’adapter à l’évolution du « marché » de la prostitution.

« Avant, on voyait les filles dans la rue, on connaissait les hôtels de passe, c’était facile. Aujourd’hui la majorité du trafic se fait sur internet. Il a fallu s’adapter. Monter des opérations d’infiltration, décortiquer les petites annonces en ligne ou sur les réseaux sociaux, compter sur le personnel des hôtels ou les services sociaux pour nous indiquer tout ce qui pourrait être suspect. Mais cela ne s’arrête pas là : une fois qu’on rencontre les filles, ou les garçons d’ailleurs, il faut s’assurer qu’il s’agit de leur choix et qu’elles ne sont pas exploitées. Honnêtement, c’est assez difficile à savoir, si elles n’ont pas envie de vous le dire, elles ne diront rien. Et puis pour celles qui sont exploitées par des réseaux, il faut réussir à gagner leur confiance. »

C’est justement afin de pouvoir bâtir des relations de confiance avec les travailleurs du sexe que l’unité de Darryl Ramkissoon, depuis le changement de législation (1), a mis en place une équipe à vocation plus « sociale ».

 

L’unité contre l’exploitation des services de police de Winnipeg.

 

« Nous avons deux membres de l’équipe qui sont dehors tous les jours et vont au contact des femmes et des hommes impliqués dans le commerce du sexe. Ils leur proposent de l’aide, comme un abri lorsqu’il fait froid, ou de les conduire lorsqu’ils ont une audience devant le tribunal. L’objectif, c’est de construire une relation de confiance, qu’ils se sentent suffisamment à l’aise pour faire appel à nous en cas de besoin. Mais ça prend du temps, beaucoup de temps. Tous les membres de l’équipe suivent une formation spécialisée qui permet de mieux comprendre les mécanismes qui conduisent à la prostitution, le traumatisme que cela représente, la difficulté à quitter ce milieu. Au cours des trois ans et demi d’existence de cette équipe de sensibilisation, nous avons connu de petites satisfactions. Mais honnêtement, je pense qu’il n’y a qu’une ou deux filles qui ont réussi à quitter le trafic, à retourner à l’école, à récupérer leurs enfants. »

Une goutte d’eau dans l’océan que représente le travail de l’équipe contre l’exploitation sexuelle. Qui fait face régulièrement à de nouvelles « vagues » dans cette industrie particu- lièrement mouvante. « Depuis quelque temps, nous sommes de plus en plus confrontés à l’arrivée de mineurs sur le « marché ». C’est malheureux, mais je pense que ce que nous constatons n’est que le sommet de l’iceberg. Internet leur permet de mettre des annonces en ligne. Tout ce dont ces jeunes ont besoin c’est d’un ordinateur, ou même d’un téléphone. Ils n’ont même plus besoin d’une chambre, ils rejoignent le client dans sa voiture, et cela rend notre tâche plus compliquée encore. Les missions d’infiltration ne suffisent plus.

 

« Nous sommes la voix
de toutes ces victimes
trop souvent silencieuses. »

Sergent Darryl Ramkissoon

 

« D’autant que nous voyons de plus en plus de filles, qui ont elles-mêmes été exploitées, et qui aujourd’hui exploitent d’autres filles. C’est un cycle qui s’accentue parce que c’est un moyen de faire beaucoup, beaucoup d’argent. Et les risques sont moindres qu’avec le trafic de drogue. Si vous vous faites attraper pour trafic de drogue, vous allez en prison, c’est simple. Alors de plus en plus de trafiquants deviennent des proxénètes. Et attirent dans leurs filets des jeunes filles naïves, plus vulnérables, venues du Nord de la province. C’est pourquoi nous faisons beaucoup d’actions de prévention auprès des communautés du Nord. Et que nous demandons aux agences, aux parents, aux écoles, aux services sociaux de nous aider. Notre équipe seule ne peut pas tout faire. C’est assez frustrant parce que dès que nous pensons avoir enrayé un cycle, un nouveau phénomène va naître. »

Malgré tout, Darryl Ramkissoon et son équipe ne perdent pas espoir. Et remportent régulièrement des petites victoires dans cette lutte permanente contre l’exploitation humaine. Comme en octobre 2016, lorsque l’unité a fait partie d’une vaste opération associant les forces de police du Canada et le FBI américain, permettant l’arrestation de 32 personnes et de secourir 16 personnes exploitées sexuellement contre leur gré. Ou, comme en août dernier, lorsque l’unité a arrêté un résident de Saint-Boniface pour des faits de téléchargement d’images pornographiques.

Des petits succès qui renforcent la conviction de Darryl Ramkissoon et de son équipe : « Nous sommes la voix de toutes ces victimes trop souvent silencieuses. Nous sommes là pour les protéger. »

(1) En 2014, le Canada a adopté une nouvelle loi rendant pour la première fois illégal l’achat de services sexuels, mettant de fait l’accent répressif sur les clients et les réseaux, mais non sur les travailleurs sexuels eux-mêmes.

À l’école des clients

Le sergent Darryl Ramkissoon n’a de cesse de le répéter. Pour lutter contre l’exploitation sexuelle, la répression seule n’est pas efficace. L’éducation est donc un volet important de l’action globale menée par les autorités.
Et à ce titre, Winnipeg est dotée d’une initiative un peu particulière : une John school. Cette « école » pour clients de la prostitution, opérée par l’Armée du Salut de Winnipeg, s’adresse aux clients pris en flagrant-délit pour la première fois. « Winnipeg a adopté il y a 20 ans cette initiative lancée à Toronto, explique Darryl Ramkissoon. Les clients qui se font arrêter payent des frais, et assistent à des sessions éducatives de la part des services sociaux, comme les Child and Family Services, de psychologues, des services de la justice… On leur explique le contexte, les risques qu’encourent les filles dans le milieu de la prostitution, pour qu’ils ne puissent pas dire « je ne savais pas ». Mais ils n’ont droit qu’à une seule chance. S’ils se font attraper une nouvelle fois, ils passent directement par la case tribunal. »

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