Natasha Kanapé Fontaine est une poétesse, artiste et activiste innue. « Quand je vais visiter les écoles, je dis aux jeunes : N’ayez pas peur, parce que c’est être mentalement en bonne santé dans une société, que de toucher à tous ces aspects-là : les arts, la culture, la politique. »

L’art et la culture peuvent-ils changer le monde? Natasha Kanapé Fontaine, 25 ans, poétesse, artiste, comédienne et activiste innue, le pense. Originaire de Pessamit, au Québec, l’auteure de trois recueils de poèmes parus aux éditions Mémoires d’encrier s’est impliquée dans des mouvements sociaux pour les droits autochtones, comme Idle No More.
De passage à Winnipeg lors de l’édition 2017 du festival Livres en fête, elle a partagé ses aspirations.

par Valentin CUEFF

Vos premiers pas dans la littérature?

N.K.F. : C’était pendant mon adolescence. Je vivais des années difficiles à la maison. Je ne sais pas comment le dire sans trop en dire. J’ai commencé à lire beaucoup de livres. J’ai lu Le Seigneur des Anneaux, et étudié toute la mythologie de J.R.R. Tolkien. J’imagine que c’était ma manière de m’échapper.
J’ai commencé à inventer mon monde, à la manière de Tolkien. J’ai fabriqué une carte au complet, dessiné des personnages, des visages, des corps, des vêtements. C’était une façon de m’évader.
Puis je me souviens avoir étudié les poèmes d’Émile Nelligan à l’école. La façon dont ma professeure avait interprété Le vaisseau d’or m’a bouleversé. C’était une nouvelle porte de sortie. J’ai compris que Nelligan réussissait à cacher ses secrets dans ses poèmes. Il les divulguait de telle sorte que c’était accessible aux gens, sans qu’ils sachent tout.
Je me suis dit que je pouvais essayer cette approche. De 13 à 16 ans j’ai beaucoup créé. Puis à 17 ans, j’ai commencé à tout lâcher. Je ne sais plus trop pourquoi. J’avais encore un peu d’intérêt pour la peinture, mais j’avais complètement abandonné l’écriture.

Qu’est-ce qui vous a poussé à y revenir?

C’est en déménageant à Pessamit en 2010, pendant presque un an, que les choses ont vraiment changé. Avant, j’y allais seulement pendant l’été. À mon retour, j’ai fait partie d’un comité d’organisation de journée autochtone au Cégep de Rimouski.
Quand j’étais à Pessamit, je me suis dit que j’avais grandi en ville. Je me voyais comme Québécoise. Mes parents ne m’avaient pas expliqué que j’étais Innue, ou la différence entre Innus et Québécois, ou ce qu’est une réserve et ce qu’est une ville. Ce n’était pas clair pour moi à ce moment-là.
Puis à partir de fin 2011, j’ai découvert les livres de Joséphine Bacon et Naomi Fontaine. Je ne savais pas qu’il y avait des auteurs autochtones, ou des artistes autochtones contemporains.
En revenant de Pessamit, je parlais un peu plus ma langue. C’était un autre fonctionnement. Canadiens non-natifs et Autochtones fonctionnent différemment, dans la manière de penser, le mode de vie et dans la structure de notre pensée.

« Je me suis dit que je pourrais en faire un texte. Je me suis dit : C’est peut-être pas pour rien que je maîtrise le français aussi bien. »

Donc vous avez développé ces deux structures de pensée? Innu et québécois?

Oui! Innu à la maison, Québécois à l’école. Mais je passais bien plus de temps à l’école. J’ai été modelée par ma vie en ville, et par l’école. J’étais la seule Innue en classe. Et à un moment, je l’ai oublié. Mais les gens le savaient. Ils me mettaient de côté parce que j’étais différente.
Je me souviens avoir entendu des choses quand j’étais enfant, mais pour moi ça n’avait pas de sens. Je ne comprenais pas le racisme, la discrimination. C’est beaucoup plus tard, quand j’y ai réfléchi, que j’ai compris.

Le moment de votre implication dans le militantisme social a donc coïncidé avec votre retour à l’écriture?

Autour de 2012, on a commencé à avoir des mouvements sociaux chez les Innus. C’était pancanadien à la fin de cette année. Je me suis souvenue que je pouvais écrire. Je suis retourné à la poésie à cause de Joséphine Bacon. Et je me suis aussi mise au slam, que j’ai découvert dans un bar.
Parallèlement, ma démarche artistique en peinture avait mûri. Et d’un coup, j’avais trois moyens d’expression : la poésie, la peinture et le slam.
Donc fin 2012 quand les mouvements sociaux sont arrivés, quand il y a eu un blocage de route, j’ai écrit un slam, parce que j’étais tellement fâchée d’avoir senti tant d’incompréhension de la part des Québécois et des blancs en général.
Une incompréhension de nos valeurs, de nos principes, qui ne sont pas juste des revendications. Il y a beaucoup plus de choses derrière ça. Et je me suis dit que je pourrais en faire un texte. Je me suis dit : C’est peut-être pas pour rien que je maîtrise le français aussi bien.

Le français vous permet de faire prendre conscience des souffrances d’une communauté, dans une langue parlée par la culture dominante…

Exactement. C’est la chose primordiale en ce moment : éduquer la population. Là où le gouvernement a failli, c’est à nous de faire le travail. C’est étrange, parce que c’est ceux qui vivent l’histoire qui doivent la raconter. Comme ils sont déjà assez effacés, on a l’impression que c’est une façon d’attirer l’attention sur eux.
Comment faire prendre conscience aux gens? De plus en plus, avec les années, je pense que c’est l’art et la culture qui vont nous amener là. Et je pense que la poésie, le slam, et donc le rap, dans la référence des gens, c’est facile à reconnaître. Alors pourquoi ne pas tenter d’utiliser cet outil-là pour atteindre plus de personnes?
J’ai vu dans les dernières années que ça marche. J’ai rencontré des jeunes filles autochtones. Elles me disaient qu’elles avaient étudié mon livre et elles me disaient : Ça ne me gêne pas d’être politique parce que tu l’es ou Ça ne me gêne pas d’être artiste parce que tu l’es. Ou d’être les deux en même temps.

« Et si on créait un système proche de nos valeurs et principes? »

L’étiquette fait parfois grincer des dents : est-ce que vous vous définiriez comme une poétesse engagée?

Je fais ce que je fais. Et ce que je sais faire. Je ne fais pas exprès d’être engagée, parce que je fais selon mon intuition et mes sentiments.
Je me suis intéressée à la politique dans les dernières années, mais j’ai vu des choses que je ne voulais pas voir. J’ai vu des amis tomber là-dedans, des gens se laisser corrompre. La place à laquelle je suis aujourd’hui, c’est la poésie et l’art.
Maintenant je me sens forte de tout ça, et de toutes ces expériences-là. Et quand je vais visiter les écoles, je dis aux jeunes : N’ayez pas peur, parce que c’est être mentalement en bonne santé dans une société, que de toucher à tous ces aspects-là – les arts, la culture, la politique –, parce que ce sont des aspects nécessaires à l’évolution d’un individu dans une société.
C’est ce que la philosophie traditionnelle autochtone m’a appris. Quand j’en parle, les jeunes voient la politique autrement. Je leur raconte qu’à l’époque, ce qu’on avait était une démocratie, une vraie démocratie. Le sens qu’on lui donne aujourd’hui n’est pas le même que celui qui existait dans nos collectivités, avant la colonisation.
Et si on créait un système proche de nos valeurs et principes? Pas traditionnel dans le sens “retourner en arrière et vivre dans la nature”, mais une façon de revenir à notre philosophie et de trouver un système qui sied à notre manière de penser. De cette façon, ça va beaucoup mieux fonctionner et les individus dans nos sociétés vont s’épanouir.

Pour revenir à ce que vous disiez, pensez-vous qu’on peut dire plus de choses avec l’art et la culture que dans la politique?

Oui. Je pense qu’on peut avoir plus d’impact avec les arts et la culture. Par exemple, on m’a proposé cette année un rôle dans une série très connue au Québec (Unité 9, ndr). J’ai réfléchi longtemps, mais je me suis finalement dit : Faut que je me lance. C’est la série la plus regardée au Québec, avec presque un million de téléspectateurs.
J’ai dit oui. Ça se passe dans une prison pour femmes. Il y avait un manque de représentation autochtone dans cette émission. Il y aura plus de diversité cette année et ça va pouvoir apporter un côté politique à la chose. Quelle est l’étape avant les femmes autochtones disparues et assassinées? Ce sont les femmes qu’on délaisse, qu’on laisse traîner dans la rue, qui ne s’en sortent pas. Pourquoi se retrouvent-elles en prison?

« On utilise le langage de l’autre pour lui faire comprendre des réalités qu’il ne comprendrait pas autrement. »

Vous voulez aller aux racines du problème…

C’est ça. Un seul personnage à la télé peut amener plein de sujets en même temps, dans plein de domaines. Mais comment arriver à éduquer une plus grande partie de la population? Entrer à la télévision est un moyen.

Voulez-vous dire qu’il faut entrer dans le système pour toucher plus de gens?

Il faut jouer avec les référents culturels de la population en position dominante. C’est comme ça que je pense mon travail depuis des années. Quand j’utilise la poésie, je livre une vision très poétique de nous-mêmes, et de notre environnement. Ce style d’écriture a été amené par les Européens. Donc on utilise le langage de l’autre pour lui faire comprendre des réalités qu’il ne comprendrait pas autrement.

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