Howard Sapers pose un regard sans concession sur le système carcéral. Crédit photo : meesh (Flickr)

Après avoir enquêté au cœur des prisons fédérales durant 12 ans, Howard Sapers est désormais conseiller indépendant auprès du gouvernement provincial de l’Ontario, en matière de réforme correctionnelle. Sollicité par La Liberté, il offre un regard pertinent sur un système qui « se nourrit de lui-même ».

Par Barbara GORRAND (collaboration spéciale)

Après 12 ans passés à arpenter le système carcéral canadien, quel est votre constat?

Entre 2004 et 2016, chaque année, à l’exception d’une fois, la première des plaintes que m’adressaient les détenus concernait le manque d’accès aux soins. Ce qui inclut la santé mentale, l’accès à un spécialiste, la prise en charge des maladies chroniques, le traitement des douleurs chroniques…

Et lorsqu’on sait qu’un quart de la population carcérale est âgée de plus de 50 ans, cela pose un véritable problème, le premier problème grave. On a tendance à penser que les prisons abritent une population jeune, de 20 ou 25 ans, alors qu’en réalité la population carcérale vieillit et qu’avec l’âge surviennent de plus grands besoins en matière de santé.

Un deuxième problème majeur auquel il faut répondre est la surreprésentation, année après année, d’une population carcérale composée d’hommes et de femmes autochtones. Et enfin, le troisième problème principal concerne la part toujours plus importante de détenus souffrant de troubles mentaux, avec tout ce que ça implique : blessures auto- infligées, décès prématurés en détention, recours excessif aux cellules d’isolement…

Le taux de suicide en prison est six fois supérieur au taux de suicide de la population canadienne, indique le Bureau fédéral de l’enquêteur correctionnel. Sûrement un autre sujet d’inquiétude…

Absolument. Pour l’une des enquêtes que j’ai menées, nous nous sommes penchés sur 30 suicides survenus en trois ans. Ce que nous avons découvert, c’est que près de la moitié de ces suicides, soit 14 d’entre eux, s’étaient déroulés à l’isolement.

Cela en dit long sur qui sont les détenus placés à l’isolement, et combien cette mesure les affaiblit. Cela devrait être l’endroit le plus sûr et le plus surveillé de l’institution. Pourtant des détenus y trouvent le moyen de mettre fin à leur vie. C’est troublant.

Quelle est, à votre avis, la meilleure façon de gérer des détenus membres de gangs?

Il existe plusieurs opinions à ce sujet. Le principe général en matière de gestion de la population correctionnelle, c’est de normaliser la population le plus possible. Alors, quand il s’agit de gangs, cela revient à les mêler le plus possible aux autres détenus, dès lors que cela ne cause pas de problème de sécurité.

Dans de nombreux établissements, cela prend du temps, c’est une négociation constante, pour que des membres de gangs différents sortent de la mentalité « gang ». À nouveau, il y a plusieurs stratégies possibles. L’approche qui semble faire consensus est de normaliser et de sociabiliser la population, d’une façon qui ne discrimine aucun groupe, ni ne place les intérêts d’un groupe au-dessus des autres.

Qu’en est-il de la surpopulation carcérale?

Elle mène à toutes sortes de problèmes. Quand une prison compte plus de monde que ce qui était prévu, cela mène à une situation de compétition permanente : pour l’espace, pour l’accès aux services et aux programmes. Le personnel n’a pas les moyens de travailler correctement et, évidemment, il n’est pas assez nombreux. Les effectifs sont basés sur une équation, en fonction du nombre moyen quotidien de détenus.

Or, quand ce nombre est dépassé, vous ne pouvez pas avoir plus de gardes, d’infirmiers, de psychologues, de ludothérapeutes… Et quand il y a une compétition, il y a des gagnants et des perdants, et ça se résout parfois par la violence.

Que savez-vous de la situation au Manitoba?

Actuellement, je porte surtout mon attention sur l’Ontario. Mais dans le cadre de mes recherches, j’ai visité des prisons au Manitoba. Le système carcéral y est confronté aux mêmes défis que partout ailleurs, que ce soit dans les établissements fédéraux ou provinciaux : surpopulation, faible accès aux soins…

Je pense que le plus gros problème, c’est le recours abusif à la détention préventive. La plus forte hausse au Canada en matière d’incarcération ces dernières années a été l’incarcération de personnes qui n’ont pas encore été condamnées. Parmi ceux qui dormiront en prison ce soir, la plupart sont légalement innocents.

À un temps, un tiers de notre population carcérale attendait un procès ; et les deux tiers restants purgeaient une peine. Aujourd’hui, c’est exactement l’inverse. Nous constatons régulièrement que 60 à 70 % de nos détenus au Canada attendent que leur caution soit fixée, ou attendent de comparaître, ou encore attendent un verdict.

C’est une situation très délicate : ils sont là de façon temporaire. Mais on ne sait simplement pas à quoi correspond ce « temporaire ». Il est difficile de leur proposer des programmes ou même de répondre à leurs besoins de santé. Quand on parle des portes tournantes du système correctionnel, du cercle sans fin, eh bien elle est là, la porte.

Vous avez les chiffres de l’Ontario, votre champ de compétence?

Le nombre moyen de détenus quotidiens à travers les 26 prisons en Ontario est d’environ 76 000 personnes, mais près de 60 000 personnes ne feront que passer par ces établissements cette année.

Cela suppose beaucoup de temps, de travail, d’énergie, consacrés non pas aux buts de l’incarcération, qui sont la réhabilitation et la réintégration dans la société, mais bien à la simple administration de la justice. C’est un énorme défi qu’il faut relever.

Les personnes que nous avons rencontrées au cours de notre enquête dénoncent, surtout parmi les Autochtones, d’importantes difficultés liées aux contraintes de leur libération conditionnelle…

C’est même un problème plus sérieux que vous ne l’imaginez. Il est commun qu’un quart des cas qui se présentent devant les cours provinciales concernent des « accusations relatives à l’administration de la justice », ce qui est le délit le plus grave.

On voit bien que le système se nourrit de lui-même. Nous continuons à imposer des conditions et à créer des circonstances qui, honnêtement, condamnent les gens à l’échec. Et quand ils échouent, on ajoute cet échec à leur peine.

Souvent, on voit des personnes être réincarcérées non pas parce qu’elles ont commis un nouveau crime, mais parce qu’elles ne sont pas parvenues à se conformer à des conditions qui étaient probablement irréalistes ou démesurées dès le départ. C’est une énorme préoccupation.

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