Enfant, Charlie Prince rêve de changer le monde. Il s’imagine avocat en droit international pour aider son pays, le Liban. Mais en 2006, une guerre éclate avec Israël. Âgé de 15 ans, il arrive au Canada. Cette nouvelle liberté lui permet d’explorer son côté artistique.

Par Manella VILA NOVA

Charlie Prince et sa famille vivaient paisiblement dans leur village au Liban, quand la guerre avec Israël a éclaté en juillet 2006. « C’était une situation difficile. Mes parents ont décidé de m’envoyer au Canada avec ma soeur de 20 ans, car ils avaient des connaissances à Montréal qui nous permettraient d’avoir un pied-à-terre. Eux sont restés au Liban. »

Il se souvient encore des épreuves rencontrées pendant le voyage. « Les aéroports étaient détruits, et le pays était bloqué pour que rien ne sorte. Nous sommes partis à Chypre en bateau, puis nous avons pris un avion pour le Portugal, puis pour Montréal. Là, la Croix Rouge nous a accueillis. Nous avons été très bien reçus, et je me suis rapidement fait des amis qui m’ont aidé à vraiment m’installer, et qui voulaient s’assurer que j’étais bien. »

Mais après avoir fui un pays en guerre, la violence rattrape Charlie Prince. « J’étais élève au Collège Dawson, et j’étais en classe le jour où il y a eu la fusillade en septembre 2006. À ce moment-là, je me suis senti vraiment en danger. Et même plus qu’au Liban, parce que je me pensais en sécurité. C’était une année très dure, mais ça m’a permis de sortir de moi-même, de me dépasser et d’être plus fort. »

Pendant cette période très intense, Charlie Prince avait beaucoup de liberté. « Mes parents étaient loin, et je pense que c’est ce qui m’a permis d’essayer la danse. Je n’aurais pas osé s’ils avaient été là. J’ai pris mon premier cours à 17 ou 18 ans, et je leur ai caché mon choix pendant deux ans. Danser pour un homme, c’est tabou au Liban. Quand j’ai vu que ça pouvait m’emmener quelque part, j’en ai parlé à ma mère. Mon père était plus réservé, mais je voyais qu’il essayait de comprendre. Maintenant, il me dit qu’il est fier. Et pour moi, c’est une grande victoire. »

Déterminé, il décide de devenir danseur professionnel. « J’ai commencé tard pour quelqu’un qui voulait être professionnel, mais j’ai été très bien suivi. Enfant, j’avais fait de la natation en compétition, donc j’avais déjà une relation avec l’effort, l’épuisement et la détermination. Et apparemment, j’avais le physique pour le ballet. »

Pendant ses trois premières années de formation, le ballet l’obsède. « Au Liban, on est assidu sur la rigueur. Je me sentais une obligation de m’appliquer, même si j’étais attiré vers le contemporain et les choses un peu plus décalées. Il y avait là un côté magique que je ne voyais pas avec le ballet. Je trouvais une vulnérabilité, une ouverture d’esprit, mais aussi une laideur, un côté charnel, une vérité à laquelle je voulais accéder. »

Après avoir travaillé avec Ballet Divertimento et l’École supérieure de ballet du Québec, Charlie Prince continue sa formation à Vancouver, où il danse avec la compagnie Ballet BC. « Ça m’a ouvert vers le contemporain, et c’est un monde qui m’a bouleversé. Et plus je plonge dedans, plus je vois les couches et les complexités. » Une plongée qui lui a permis de retourner dans son pays natal pour présenter une pièce qu’il a créée dans le cadre d’un festival. « C’était ma troisième création. Je suis artiste associé dans une compagnie basée à Beyrouth avec laquelle je danse, et qui m’aide à produire mon travail. »

Le danseur apprécie d’avoir l’opportunité d’explorer son art chez lui. « La danse contemporaine n’est pas très développée au Moyen-Orient. Les hommes qui dansent sont un tabou, mais au Liban, il y a une ouverture intéressante. Une vague d’artistes est en train de défier ces stéréotypes. Les gens sont curieux de voir ce que je fais, et ils remarquent des choses auxquelles je ne prête pas attention moi-même. Il y a un côté innocent, très humain dans leur façon de regarder mon travail. »

Aujourd’hui, Charlie Prince se sent à sa place. « Je pense que je contribue à aider le monde pour plein de raisons. Au Liban, on a une histoire très violente, remplie de douleur et de traumatismes. Et je crois qu’avoir la chance de montrer une autre façon d’habiter son corps, qui sort du quotidien, amène une ouverture d’esprit qui peut guérir. La danse apporte aussi un moment de sensibilité dans la vie des autres, un moment de rassemblement à travers le spectacle. »

Très marqué par son accueil au Canada, Charlie Prince tend maintenant la main aux réfugiés. « Je ne suis pas en train de construire des maisons, mais je crois qu’il faut réfléchir à comment chacun peut être la meilleure version de lui-même pour apporter des ondes positives dans le monde. Quand je dansais à Vancouver, je m’assurais que des billets gratuits aillent à des réfugiés syriens pour qu’il puissent avoir accès aux spectacles et qu’ils se sentent intégrés. »

Faire une différence, c’est une question que beaucoup de danseurs se posent. Charlie Prince pense avoir trouvé sa réponse. « Au Moyen-Orient, il y a plein de choses à développer, une fertilité qui fait qu’on peut proposer des projets qui vont laisser une trace. Un Libanais qui réussit ailleurs, ça apporte beaucoup d’espoir et de fierté. J’ai déménagé en Europe pour être plus proche de mon pays. J’essaye de faire quelque chose de positif, et je le partage avec le Liban. »

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