Des élèves de l’école Notre-Dame-des-Monts, à Canmore (Alberta), à l’œuvre dans l’environnement numérique de Google Classroom. (Crédit photo : Conseil scolaire Franco-Sud)

Alors que les écoles viennent d’envoyer leurs élèves en congés pour l’été, la question se pose concernant l’utilisation des technologies modernes dans les salles de classe, notamment les logiciels gratuits de Google : atout ou danger?

 

Par Jean-Pierre DUBÉ (Francopresse)

Grâce à des ordinateurs aux coûts de plus en plus abordables ainsi qu’à ses applications gratuites, Google semble avoir remporté la lutte pour le marché scolaire. Sa stratégie d’engager le personnel enseignant dans le développement de produits lui a ouvert les portes du système en contournant les décideurs. Aux États-Unis, la googlisation aurait rejoint la moitié des élèves de la 6e à la 12e année. Au Canada, Google s’implante jusqu’aux conseils scolaires francophones.

À l’école de la Rose Sauvage à Calgary, en Alberta, Anick Dion est responsable depuis 2013 du programme AVAN (Apportez votre appareil numérique) qui permet aux élèves d’utiliser leur ordinateur portable en classe.

« C’était une décision du Conseil scolaire Franco-Sud d’utiliser le courriel de Google et ensuite d’apporter la suite Google dans les écoles. Chaque élève et chaque employé a un compte Google payé par le Conseil scolaire. Les Chromebooks de Google ne sont pas chers et sont très populaires. »

Comme l’explique l’enseignante, les travaux au secondaire sont faits en utilisant des applications de la suite Google : Docs, Drive et Sheets.

« Mon école a commencé à privilégier Google Classroom en 2017-2018 et on a arrêté de publier des agendas pour nos élèves. De même, de plus en plus d’enseignants ont évalué leurs élèves avec Google Form cette année. » Classroom est un système de gestion des devoirs qui permet de distribuer des tâches et de réunir des documents autour d’un calendrier auquel ont accès, par exemple, les 120 élèves de Anick Dion.

« Google a révolutionné la façon que je fonctionne en classe »

« Classroom a complètement révolutionné la façon dont je fonctionne en classe. Ça me sauve énormément de travail et ça me fournit un accès à pas mal tout. Il inclut un outil de lecture à voix haute qui s’ouvre dans n’importe quelle application Google. Il permet aussi d’avoir des consignes et de trouver la définition des mots dans un lexique visuel. C’est vraiment extraordinaire. »

Anick Dion apprécie grandement la capacité de Google d’apporter des améliorations aux produits. « Si quelque chose ne me satisfaisait pas, je contactais Google et c’était corrigé quelques jours après. Ils sont vraiment à l’écoute. »

Fondée en 1998, l’entreprise américaine compte près de quatre milliards d’utilisateurs pour son moteur de recherche. En 2016, elle avait réalisé des profits de 19,5 milliards $ sur 90,3 milliards $ de revenus.

« On peut développer des produits qui correspondent à nos valeurs »

Le Conseil scolaire francophone de la Colombie-Britannique a pour sa part refusé Google. « On n’a pas été approchés directement, c’est passé par les enseignants, précise le directeur général Bertrand Dupain. Je l’ai su par le service de technologie. »

Le débat entourant ce choix aurait été houleux, selon le gestionnaire, pour qui le stockage de données personnelles des élèves à l’extérieur du pays demeure problématique même si « Google propose un outil extrêmement intéressant pour travailler avec les élèves et avoir le côté interactif ».

En effet, par le biais de l’appareil personnel des élèves, Google se donnerait accès aux données de leur univers : école, vie sociale et foyer.

« La masse de Google fait que c’est diffusé à grande échelle à peu de coûts. Derrière ça, il y a tout un aspect plus philosophique. Quand on a un poste d’éducateur, on ne doit pas simplement aller dans le sens du vent, mais aussi faire preuve de conscience », estime Bertrand Dupain.

L’aspect sécuritaire de certaines informations s’est avéré un élément critique de la décision finale. « Pour nos élèves qui vont construire leur vie, je n’ai pas envie qu’on leur ressorte des choses qui se sont passées durant leur processus d’apprentissage. »

Bertrand Dupain milite plutôt en faveur de choix canadiens. « Nous sommes capables de développer des produits qui correspondent à nos valeurs. Il existe des applications canadiennes qui oui, sont plus chères, mais seulement parce qu’elles sont moins développées. Plus on y adhèrera en grand nombre, moins elles seront chères. »

« Même à la maison, on nous surveille à chaque pas »

Quatre sur sept entités francophones contactées par Francopresse s’identifient comme conseils scolaires Google, notamment le CEPEO et le CSPGNO en Ontario. Il n’a pas été possible d’obtenir d’information sur les coûts et les économies réalisées par cette adhésion.

Le professeur d’éducation Viktor Freiman a l’impression que, comme citoyens, nous sommes dépassés par les évènements sur le plan numérique. « Trop de choses bougent très rapidement et on n’a pas le temps de réfléchir. Ça prend donc des décideurs politiques pour toujours avoir un œil critique là-dessus. »

Spécialiste de l’apprentissage via les technologies de l’Université de Moncton, il soutient qu’un débat public urgent et ouvert s’impose au sein du milieu éducatif. Il reste indigné par l’exploitation des données personnelles des élèves. « C’est choquant, c’est terrifiant. Il faut établir des filtrages, limiter l’accès à ces données. »

Selon le chercheur, certaines écoles au Nouveau-Brunswick interdisent même aux élèves l’accès aux plateformes de Facebook et de YouTube. « Il n’empêche qu’il y a une valeur ajoutée à la citoyenneté numérique dans un monde interconnecté. En sachant que, même à la maison, on nous surveille à chaque pas. »

Viktor Freiman a lui même été confronté à certains dérapages, après avoir « googlé » un garage près de chez lui. « Après, je recevais de la publicité de ce garage sur mon ordinateur. Ça m’a frustré. Alors je prends des décisions éclairées en essayant de minimiser les risques », conclut-il.

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