Manon Gueno, Élise Candas et Aleesha Gérardy serveuses au restaurant Stella’s du 340 boulevard Provencher. Photo: Marta Guerrero

Tout a commencé le 8 novembre, quand plusieurs anciennes employées de Stella’s Cafe and Bakery (1) ont enclenché, via Instagram, un mouvement contre le harcèlement sexuel dans la compagnie. Les conséquences du scandale sont encore présentes.

Par Morgane LEMÉE

Depuis #notmystellas, plus rien n’est pareil au Stella’s du CCFM, au 340 boulevard Provencher. Dès le 9 novembre, le manque de clientèle s’est fait sentir. Et se fait encore sentir.

Manon Gueno, serveuse au Stella’s au CCFM depuis neuf mois, pensait que cette situation n’allait durer qu’une semaine tout au plus. « Avant, quand il y avait une pièce au Cercle Molière, on faisait salle pleine. Pendant les dîners, on avait quasiment toujours une file d’attente. Là, non seulement il n’y a plus de file, mais on a quasiment plus personne. La période des fêtes est souvent horriblement occupée. Là, c’est horriblement vide. C’est triste, mais surtout très stressant pour nous. »

Dominique Carrière, serveuse au Stella’s du CCFM depuis deux ans et demi, rappelle une condition indéniable de leur profession : « On ne fait pas notre argent avec nos quelques heures payées au salaire minimum. Pour nous, ce sont les pourboires qui comptent, qui font toute la différence. Pas de tables, pas d’argent. »

Élise Candas, employée au Stella’s du CCFM depuis son ouverture, en mars 2015, explique. « D’habitude, on fait au moins 800 $ de vente durant notre service. Ça donne environ 100 $ de pourboire et c’est ce qu’on vise, au minimum, pour une soirée rentable. On se dirait même que ce n’est pas beaucoup, mais c’est correct. Maintenant, on gagne la moitié, si ce n’est le quart, de nos pourboires habituels. L’autre jour, une collègue a fini avec 5 $. Sans oublier qu’on doit donner 4,5 % de nos pourboires avant taxes aux employés de la cuisine et du bar. C’est très stressant. On a nos études, nos examens, Noël qui arrive. Je ne sais même pas si je vais pouvoir payer mon loyer. »

Pire encore : elles ont entendu, de proches ou d’inconnus, des Je ne comprends pas que tu continues à travailler ici ou Je n’arrive pas à croire que tu soutiennes le harcèlement sexuel.

Manon Gueno plaide : « On ne soutient absolument pas le harcèlement sexuel! On est 100 % solidaires des victimes. On est fières d’elles, qu’elles aient eu le courage de parler. On a été très choquées par ces nouvelles. Il y a des choses connues dans le milieu de la restauration, mais on était loin d’imaginer tout ça. C’est juste dégueulasse. On est plusieurs à avoir dit que si les hauts responsables Grant Anderson et Brad Burrows n’étaient pas mis à l’écart, on partirait. Mais là, nous sommes celles qui subissent les conséquences de leurs actes. Certains employés de Stella’s ont démissionné et c’est normal. Mais il faut aussi comprendre ceux qui restent, qui ne peuvent pas juste trouver un autre travail. »

Malgré tout, la décision de rester est loin d’être une fatalité pour ces serveuses. Elles sont là parce qu’au Stella’s au CCFM, « l’équipe est forte, soudée dans la bonne humeur et la solidarité. C’est une famille ». Le problème : lorsque le scandale a éclaté, ces employées du Stella’s au CCFM ont été oubliées. Pour Aleesha Gérardy, qui sert au Stella’s au CCFM depuis trois ans et demi, c’est une grande frustration. « Je suis très contente que ces histoires soient sorties. Il fallait que la vérité éclate, que les gens parlent pour faire une différence, pour que justice se fasse. Mais pas de cette manière. C’était tout de suite Boycott! Boycott! sans vraiment réfléchir. Le 13 novembre, les trois filles qui ont enclenché le mouvement ont organisé une réunion pour tous les employés de Stella’s. Beaucoup étaient vraiment fâchés, bouleversés. Elles sont revenues sur leurs propos en disant au public de ne pas boycotter. Mais c’était trop tard. Ça a divisé les gens. Une meilleure manière de faire les choses aurait été d’aller d’abord vers nous plutôt que vers le public. Nous embarquer et voir ce qu’on pouvait faire ensemble. »

Élise Candas : « Et puis, sérieusement, boycotter Stella’s pendant un mois ne fait aucune différence pour les grands managers. Leur salaire fixe ne changera pas. Par contre, pour nous, ça fait une énorme différence. La communauté francophone nous manque. On veut que les gens reviennent nous voir. On veut servir des tables, on veut travailler. Si les gens ne veulent pas soutenir Stella’s, on comprend. Une façon de quand même nous soutenir serait d’acheter quelque chose comme un café et donner un gros pourboire, par exemple. »

(1) Stella’s Café and Bakery a ouvert en 1999, tout d’abord sur la rue Osborne. Aujourd’hui, la chaine possède sept restaurants à travers la ville.


Formation sur le harcèlement obligatoire

Parmi une série de changements annoncés par la compagnie Stella’s Cafe and Bakery dans un communiqué du 20 novembre 2018 : une formation obligatoire (payée) sur les conditions respectueuses de travail pour la totalité des quelque 500 employés de Stella’s, sans exception. Une partie de la formation portait sur la procédure exacte à suivre en cas de plainte. Élise Candas : « On ne m’avait jamais parlé de ce genre de procédure, ni ici, ni dans aucun autre endroit où j’ai travaillé. Cette formation a changé beaucoup de choses positivement. C’est le genre de chose que tout le monde devrait savoir, dans n’importe quelle entreprise. Il n’y a pas juste Stella’s à blâmer. Peut-être que ça va servir d’exemple pour les autres restaurants. On l’espère. »

L’avocat Antoine Hacault, rappelle les obligations des employeurs dans certains secteurs d’emploi, en ce qui a trait au règlement sur la sécurité et la santé au travail. «Dans ce règlement, il est indiqué qu’il est obligatoire d’avoir une politique sur le harcèlement, mais aussi d’en informer les employés. Une session d’orientation est nécessaire. Le harcèlement, évidemment, n’est pas permis. Mais parfois, c’est une ligne très fine qui sépare le harcèlement de ce qui n’en est pas. »

De plus, selon ce même règlement, l’employeur doit afficher la politique de prévention du harcèlement à un endroit bien en vue dans le lieu de travail.


Stella’s : Un mois de rebondissements

8 novembre : un compte Instagram appelé @notmystellas, documente plusieurs accusations, entre autres, de harcèlement sexuel et dénonce un environnement de travail toxique au sein de Stella’s Cafe and Bakery.

9 novembre : en 24 heures, le compte géré par 12 anciennes et actuelles employées dépasse les 5000 followers et présente plus de 200 publications.

9 novembre : Tore Sohlberg et Lehla Abreder, propriétaires de la compagnie Stella’s, engagent People First HR Consultants, une entreprise de ressources humaines, pour « examiner les politiques et procédures de sécurité et harcèlement au travail » et apporter leurs recommandations.

10 novembre : Christina Hajjar, Amanda Murdock et Kelsey Wade, trois des anciennes employées de Stella’s à l’origine du mouvement #notmystellas, organisent une conférence de presse. Elles ont cinq requêtes précises, dont la suppression des postes de Grant Anderson (vice-président aux opérations de Stella’s) et Brad Burrows (manager régional), figurant au coeur de nombreuses accusations.

12 novembre : Grant Anderson et Brad Burrows sont placés en congé indéfini.

À partir du 19 novembre : tous les 500 et plus employés de Stella’s reçoivent une formation obligatoire payée spécialisée sur les conditions respectueuses de travail

5 décembre : Grant Anderson est définitivement retiré de ses fonctions

À l’heure d’écrire ces lignes, le rapport de People FirstHR Services n’est pas finalisé. Aucune précision concernant l’emploi de Brad Burrows n’a été faite.

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