Né en France en 1962, Bertrand Nayet vit depuis plus de quarante ans au Manitoba. Il a publié nouvelles, récits, poèmes, contes, illustrations et critiques, écrit du théâtre, créé des mises en scène et joué pour diverses troupes du Manitoba. Il est co-fondateur du Collectif post-néo-rieliste et de l’AAMF, fondateur du Kukaï Rouge, directeur de la Collection Haïku des Éditions David, animateur du cercle d’écriture Coulée d’encre et transmet son savoir faire dans de nombreux ateliers d’écriture.

Par Bertrand Nayet

Hier soir, parce qu’aujourd’hui c’est mercredi, j’ai avancé mon réveil. Comme tous les mercredis, parce que c’est jour de marché, j’ai ouvert les yeux avant que mon réveil sonne. Je suis allé pisser sur les orties, au fond du jardin, et je suis rentré boire mon café. Puis, j’ai soigné les bêtes. Après, j’ai mangé ma soupe, mon pain et mon fromage.

J’ai pris ma musette, héritée du grand-père, celle qui est aussi le carnier de mes chasses, le berceau des agneaux nés la nuit sur les pâturages, mon sac à provisions pendant les labours. J’y ai mis le pain, le fromage, les pommes, le saucisson, la bouteille d’eau que ma mère m’a donnés. J’y ai glissé aussi un tournevis, une clé à molette, ce qu’il faut pour réparer une crevaison. Comme n’importe quel autre mercredi de marché.

Ce qu’il y avait de différent, c’est que comme j’attelais la carriole de mon vélo, le père est sorti de la maison en me tendant sa vieille casaque de cuir.

– Ça m’a tout l’air qu’il risque de pleuvoir, il a dit.

La mère, elle, a trouvé le moyen de glisser quelques billets dans ma main.

– Si ça peut t’aider, elle a dit.

Et puis j’ai enfourché ma bécane et je suis parti, comme tous les mercredis, sauf que là, ma carriole était vide. J’avais rien à vendre. Je voyageais léger.

Alors, j’ai pédalé et pédalé sur les chemins en contournant des traces de combats et des restes de déroute. Il m’a fallu la meilleure partie de la journée pour couvrir une trentaine de kilomètres.

À la mairie d’Hesdin, l’adjoint au maire m’a dit :

– Allez voir les bonnes sœurs, elles sont restées sur place pendant l’invasion. Elles pourront peut-être vous aider.

Au couvent, la sœur tourière est allée chercher la sœur économe :

– Éloi, vous dites?

– Oui, j’ai répondu. Éloi Nayet.

– Ah, bien sûr que je me souviens de lui. Un grand gars, beau gosse… Ah, mais faites pas cette tête-là! Être religieuse ça n’empêche pas d’avoir des yeux, hein! Il était dans l’infanterie, c’est ça? Oui, je m’en souviens, il est passé au dispensaire, juste avant que sa compagnie fasse retraite. Il avait mal aux pieds. Une méchante entorse, des ampoules, tout ça! Je lui ai mis de la pommade, bandé sa cheville. Il avait seulement besoin de repos, mais bon… Finalement, il a préféré partir avec un convoi motorisé. Mais, juste comme ils sortaient de la ville, les camions ont été bombardés. Ils ne sont pas nombreux à en avoir réchappé. Il est avec les autres, au cimetière du couvent.

– Et sa tombe?

– Ah, pour ça, bonne chance.

– Vous avez pas de plan, ou un registre, je sais pas…?

– Ah, vous savez, on n’avait pas la tête à ça.

– Alors, comment je fais pour le ramener à son père et à sa mère?

– Oui, c’est bien triste. Bien triste… Mais vous n’êtes pas le premier, vous savez. Je vous dis ce que je dis aux autres, tous ceux, comme vous, qu’on envoie quérir ses morts. Vous savez, hein, après tout ce temps, c’est rare qu’on rouvre les cercueils. Et puis, comprenez-moi, ils sont tous « frères d’arme », comme on dit. C’est un peu comme une sorte de dernière camaraderie. Ils partagent leur mort.

 

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Graphiste, illustratrice et publi-reporter à La Liberté.

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