Laurier Fagnan et sa chorale sur le parvis de la cathédrale Notre-Dame de Paris en juillet 2011. Photo : Gracieuseté Laurier Fagnan
Notre-Dame trône au coeur de Paris sur l’île de la Cité.
Photo : Gracieuseté Hannah Reding

Lucas Pilleri (Francopresse)

Le pire a été évité. L’incendie du 15 avril de la cathédrale Notre-Dame de Paris aura causé plus de peur que de mal. Outre le toit parti en flammes, la plupart des reliques et des œuvres d’art ont été épargnées. À cela, il faut ajouter le patrimoine immatériel que le feu ne peut atteindre.

L’incendie a interpellé le monde entier. « J’ai pensé que j’avais mal entendu, c’était le choc », rapporte Emma Anderson, professeure en science des religions à l’Université d’Ottawa. Actuellement en France pour des recherches, l’universitaire est l’une des premières admiratrices de la cathédrale. « Notre-Dame est un chef-d’œuvre intégral », juge-t-elle.

Un joyau gothique

Les premières pierres sont posées en 1163 pour ce qui deviendra un gigantesque chantier urbain, perfectionné pendant 850 ans. « C’est le travail des générations. C’est impressionnant de voir ce que les hommes peuvent accomplir ensemble », relève la professeure. Des travaux étaient encore à l’œuvre au moment de l’incendie.

Le 19e siècle, en particulier, marque un renouveau. La cathédrale jouit alors d’un regain d’intérêt grâce à l’œuvre de Victor Hugo. Une restauration complète a lieu, menée par les architectes Viollet-le-Duc et Jean-Baptiste Lassus, donnant sa forme actuelle à l’église. La flèche qui s’est effondrée datait d’ailleurs de cette période.

En tant qu’historienne, Jill Walshaw de l’Université de Victoria est affectée par la perte de cet artisanat historique. « Notre-Dame est l’un des meilleurs exemples du style architectural qui a remplacé le romanesque. La charpente en bois, qui datait de 800 ans avec des poutres façonnées à l’ancienne, n’existe plus. Mais la structure principale, avec les clochers et les arcs-boutants, est intacte. C’est le plus important. »

Un patrimoine considérable…

Notre-Dame constitue un patrimoine historique, culturel et religieux indéniable. « C’est toute l’Histoire de France en un seul édifice », estime Emma Anderson. Plus précisément, 4 800 m2 d’histoires factuelles, fictives et sacrées, abritant des reliques d’une valeur inestimable : la couronne d’épines en premier lieu, portée selon la légende par Jésus lors de la crucifixion ; les « grands Mays », ces tableaux immenses contant la vie des apôtres ; des statues, des orgues, deux beffrois et ses cloches de plusieurs tonnes, deux tours, une rosace et des vitraux ; enfin, la tunique du roi Saint Louis.

C’est ce dernier qui a d’ailleurs fait de cette église le lieu de l’union entre « l’autel et le trône », faisant de la France la première fille du christianisme. Au fil des générations, la cathédrale accède au statut de basilique nationale, témoin du sacre de Napoléon, des mariages de rois, des obsèques de grandes figures historiques et de chefs d’État. « Tous les événements significatifs de France ont un lien avec Notre-Dame », résume Emma Anderson.

…et immuable

Au-delà de son patrimoine physique, la cathédrale renferme des richesses immatérielles. « Notre-Dame est plus que de la pierre et du bois. C’est un lieu de magie, de spiritualité et de grandeur », commente Laurier Fagnan, professeur de musique au Campus Saint-Jean à Edmonton.

Le passionné se souvient de son passage « inoubliable » dans l’édifice en 2011, alors directeur de la chorale devant 3 000 visiteurs lors de la messe de midi. « C’était en plein milieu de la saison touristique, la cathédrale était pleine à craquer », se rappelle-t-il.

Notre-Dame est ni plus ni moins le berceau du chant choral et, par extension, de la musique classique occidentale. « C’est là, au début du 13e siècle, qu’on a remarqué la réverbération des voix en unisson qui rebondissaient sur les parois et dont l’écho revenait se mêler avec la voix originale pour créer une polyphonie », décrit le musicologue.

En témoigne la présence de l’École de Notre-Dame dès le 12e siècle, lieu de formation des plus grands choristes et compositeurs de l’époque, ancêtres des Mozart et Beethoven plus contemporains. Léonin et Pérotin, notamment, créent les premiers morceaux à deux, trois ou quatre voix. « Notre-Dame est un lieu acoustique magique grâce à la façon dont les retours se mêlent », observe Laurier Fagnan, évoquant les 33 mètres de hauteur sous voûte. « Si les murs pouvaient parler, ils auraient des histoires à raconter », songe-t-il.

Sa consœur Natalie Boisvert a eu la chance d’y entendre le Viderunt Omnes en 2017, faisant écho à sa toute première interprétation en 1198. Quelque 800 ans plus tard, la musique occupe toujours les lieux : « Les grandes cathédrales gothiques créent des sonorités jamais entendues, l’acoustique est absolument unique. À cette époque, il n’y avait pas d’autres endroits sur terre pour entendre des choses pareilles. Ça a ouvert les oreilles humaines à de nouvelles possibilités musicales », relève la passionnée. Et le legs n’est pas près de disparaître. « Ça brûle pas, la musique », ponctue-t-elle.

De nouvelles pierres à l’édifice

Enfin, Carol Léonard, membre de la Société historique francophone de l’Alberta et professeur agrégé en éducation, relève une valeur sentimentale. « Les messages de sympathie ont fusé à travers le monde. Pour moi, il y a une double affection. Je regardais les gens à la télé qui s’attroupaient, dont certains en pleurs ou en prière, et ça m’affectait également. Notre-Dame est investie d’une très grande valeur. C’est devenu un bien de l’humanité. » Le monument est d’ailleurs visité par 13 millions de personnes chaque année, en faisant l’un des plus populaires au monde.

Avec près d’un milliard d’euros de dons, la cathédrale est promise à une reconstruction d’ampleur. Un événement finalement courant dans l’histoire des monuments : « Ils évoluent et prennent de nouvelles significations avec l’évolution de nos préoccupations et de nos mœurs. Nos attitudes envers le patrimoine historique tâtent le pouls du présent », analyse Jill Walshaw.

Comment Notre-Dame sera-t-elle reconstruite ? « L’ouvrage sera-t-il fait le plus fidèlement possible à l’original, ou bien est-ce qu’on va créer quelque chose de nouveau ? », interroge la professeure. Les cinq prochaines années de travaux le diront.

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