Philippe Beaulieu, président de l’AAAPNB, souligne que la SSUC ne prend pas en compte la réalité des artistes, qui sont des travailleurs autonomes. Photo : gracieuseté

En conférence de presse le 8 juillet dernier, le ministre des Finances, Bill Morneau, annonçait que le gouvernement envisageait de revoir les mesures d’aide financière mises en place dans le contexte de la COVID-19. «La PCU va diminuer, la subvention salariale va augmenter et le système d’assurance emploi va recommencer à supporter les gens». Or, la Prestation canadienne d’urgence (PCU) a été cruciale pour assurer la sécurité financière des travailleurs des secteurs les plus touchés par la crise économique liée à la COVID-19 : restauration, tourisme, hôtellerie, arts et spectacles. Des industries qui sont loin d’avoir retrouvé leur erre d’aller.

 

Par Bruno COURNOYER PAQUIN – Francopresse 

 

Le gouvernement a donné suite à l’annonce du ministre Morneau en déposant le 20 juillet le projet de loi C-20, qui vise entre autres à élargir l’admissibilité à la Subvention salariale d’urgence du Canada (SSUC). 

Les entreprises qui ont perdu moins de 30 % de leur chiffre d’affaires y seraient maintenant admissibles, alors que la subvention salariale versée aux entreprises plus durement touchées serait bonifiée.

Lors des débats sur le projet de loi C-20 qui ont eu lieu à la Chambre des communes, Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois, et Pierre Poilievre, député conservateur, ont tous deux souligné que la PCU constituait un obstacle au retour au travail, donc à la reprise économique.

Mona Fortier, ministre associée des Finances, prenant la parole en Chambre pour le gouvernement, a indiqué que la PCU se poursuivrait jusqu’au mois d’août, mais qu’à partir de ce moment, le gouvernement consacrerait « davantage d’énergie sur la subvention salariale », la SSUC.

La PCU : un soutien crucial pour certains secteurs

L’importance de la PCU pour les travailleurs de l’hôtellerie et du tourisme est «énorme» selon Jean-René Dumas, secrétaire archiviste de la section locale 9400 du Syndicat des Métallos. Lorsque la crise a frappé, « 90 % de nos membres se sont retrouvés sans emploi ». 

David Cyr-Bergeron, président de la Fédération du commerce de la CSN (FC-CSN), souligne que les travailleurs de l’hôtellerie et de la restauration « ont été le plus durement et le plus rapidement affectés par les fermetures » des entreprises, et que la PCU leur a permis de « continuer à avoir un revenu et à pouvoir vivre ».

Le milieu du spectacle n’a pas été épargné : « Du jour au lendemain, les artistes et tout le secteur culturel, artistique ont été foudroyés. Plusieurs artistes ont perdu leur revenu annuel d’un seul coup », fait valoir Philippe Beaulieu, président de l’Association acadienne des artistes professionnels du Nouveau-Brunswick (AAAPNB).

La PCU est d’autant plus essentielle pour les travailleurs de la scène « parce qu’il n’y a pas d’autre filet social pour les artistes, puisqu’ils n’ont pas accès à l’assurance chômage. La plupart des emplois sont contractuels, à la pige, ce sont des travailleurs autonomes », explique France Boily, présidente de l’Association des théâtres francophones du Canada (ATFC).

De plus, selon la mise à jour économique du gouvernement fédéral, la reprise sera « graduelle et inégale » et plusieurs secteurs de l’économie — incluant le voyage aérien, la restauration et l’hôtellerie — ne reprendront pas au même rythme que le reste de l’économie.

Pour cette raison, dit Jerry Dias, président national d’Unifor, « il n’y a aucun doute dans mon esprit que la PCU a besoin de continuer […] Les lignes aériennes, les hôtels, les casinos, les cinémas ne vont pas revenir en force », d’autant plus si on voit une deuxième vague de la pandémie.

Selon Jean-René Dumas, du Syndicat des Métallos, certains employeurs de l’hôtellerie et du tourisme prévoient que plusieurs travailleurs ne pourront pas retrouver leur emploi d’ici 24 à 36 mois puisque les employeurs prévoient une période de cinq ans avant un retour à la normale dans le secteur touristique.

Philippe Beaulieu, de l’AAAPNB, ajoute que la reprise est encore plus lente pour le secteur des arts et de la culture. « C’est pour ça qu’il faut continuer les mesures de soutien d’urgence, parce que nous sommes toujours en état d’urgence! La COVID n’est pas chose du passé, c’est toujours avec nous, c’est très actuel. »

La SSUC, un substitut adéquat à la PCU?

Plusieurs intervenants évoquent les limites de la SSUC. Jerry Dias, d’Unifor, observe que la subvention salariale n’offre pas de remboursements pour les avantages sociaux, ce qui pourrait décourager certains employeurs de recommencer à embaucher. Il serait donc nécessaire que la subvention couvre aussi le cout des avantages sociaux.

De son côté, Jean-René Dumas considère que plusieurs petits employeurs du secteur touristique « n’ont pas les moyens » de bénéficier de la subvention salariale, car leurs assises financières sont trop fragiles pour absorber les couts des salaires en attendant le remboursement d’Ottawa. Pour que plus d’employeurs puissent participer au programme, les délais devraient être éliminés ou substantiellement raccourcis, défend-il.

Pour France Boily, de l’ATFC, la SSUC permet peut-être de garder certaines compagnies de théâtre en vie en leur permettant de payer leurs employés, mais elle « n’aide pas les artistes parce que ce ne sont pas des employés salariés ». 

Même son de cloche chez Philippe Beaulieu, qui souligne que « les travailleurs autonomes et les travailleurs indépendants n’ont pas la même réalité que les salariés. Notre économie est basée sur le salariat alors que, de plus en plus, le travail autonome est en augmentation. »

France Boily croit qu’une solution pour le milieu des arts et de la culture serait de plutôt moduler la PCU en fonction des revenus : « Avoir un modèle où la prestation décroit à mesure que l’artiste fait de l’argent, ça pourrait être une solution. Tant que ce n’est pas tout ou rien », préconise la présidente de l’ATFC. 

Il y semble y avoir des ouvertures à cette idée du côté du Parti conservateur et du Bloc québécois.

Cette approche, selon Philippe Beaulieu, pourrait permettre de pallier l’irrégularité des revenus des artistes « parce qu’on sait que les artistes ont des droits d’auteur ou des contrats qui sont payés en retard. Le chèque rentre trois, quatre, des fois six mois après avoir terminé le contrat ».

La PCU, un obstacle au retour au travail?

Tel que le rapportait Francopresse, les employeurs et les chambres de commerce s’avèrent critiques de la PCU, car elle ralentirait selon eux le retour des employés sur le marché du travail. Un discours qui trouve écho chez certains partis d’opposition, notamment le Parti conservateur et le Bloc québécois.

Cependant, rappelle David Cyr-Bergeron, président de la FC-CSN, « il risque d’y avoir beaucoup de personnes qui ne seront pas rappelées au travail et je crois que ces personnes-là devraient avoir un revenu qui leur permet de vivre correctement. »

« La PCU, c’est un montant qui est correct, qui permet de vivre. Mais la vraie question, c’est pourquoi on a des gens qui travaillent à temps plein et qui sont encore dans la pauvreté? À 12, 13, 14 dollars de l’heure… C’est ça le vrai problème, ce n’est pas la PCU », déplore David Cyr-Bergeron.

Philippe Beaulieu ajoute que « si 24 000 $ par année est un empêchement de retourner au travail, j’aimerais bien savoir combien ces gens-là gagnent par année» en travaillant. Selon lui, «il faut faire attention à ce genre de discours qui n’a pas d’égards pour l’autre. Si on veut que les gens aillent travailler, qu’on leur propose des conditions et un salaire décent. »

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