Deux animateurs en costume d’époque s’occupent des potagers de la maison de la Plagne, au lieu historique national de la Forteresse-de-Louisbourg. Photo : Parcs Canada – Emily Madinsky

En temps de crise, la culture de potagers gagne en popularité. Guerres mondiales, crise économique des années 1930, COVID-19 ; le potager s’est souvent fait symbole de résilience et de sécurité alimentaire. Dans cette même optique, les potagers ont joué un rôle fondamental dans l’établissement des Européens au Canada. La Compagnie de la Baie d’Hudson vous en passe un papier.

 

Par Andréanne JOLY – Francopresse

 

Malgré un déclin avec l’industrialisation et l’urbanisation, le jardin potager reprend de la vigueur ici et là. Cet été de COVID-19 en est un bon exemple : les centres de jardinage ont été pris d’assaut, comme si la crise nous rappelait que l’humain a longtemps été — et reste encore, à bien des endroits — en quête de sécurité alimentaire.

À l’époque de l’établissement des Européens au Canada, dans les forêts, l’autosuffisance se trouvait au cœur des préoccupations quotidiennes. Déjà, les Autochtones pratiquaient la cueillette de plantes et cultivaient les trois sœurs (le maïs, le haricot et la courge). À son tour, Samuel de Champlain est parti à la recherche de terres cultivables dans l’espoir de fonder une Nouvelle-France.

Puis, avec l’implantation de postes de traite à des jours de canot de la vallée du Saint-Laurent, la Compagnie de la Baie d’Hudson s’est tournée vers les jardins potagers communautaires pour assurer, à moindre cout, la sécurité alimentaire de ses officiers.

S’adapter : pratiques nord-américaines et premiers potagers

Les pratiques agricoles existaient déjà dans le Nouveau Monde où les Européens mettaient le pied. Les Iroquoiens et les Wendats avaient domestiqué le maïs et le cultivaient jusqu’au Manitoba. Les premiers peuples procédaient aussi à la cueillette de riz, de noix, de fruits, de racines, de champignons et de petits fruits, et tout un travail d’entretien des plants sauvages précédait la récolte.

Au contact, les Autochtones ont fait découvrir aux Européens les produits indigènes comme le maïs, le cèdre blanc — passé à l’histoire pour avoir sauvé une partie de l’équipage de Jacques Cartier du scorbut —, le topinambour, les haricots et les courges.

Les Français vont adopter quelques-uns de ces légumes, fruits et plantes. Champlain importe à l’Abitation de Québec les trois sœurs qu’il a découvertes chez les Wendats, et avant lui, Jacques Cartier avait prévu intégrer fèves et pois à ses potagers à la française dans son établissement éphémère de Cap-Rouge.

Bien que les Autochtones aient prodigué de précieux conseils, les connaissances locales s’intègrent difficilement chez les nouveaux venus. Dès qu’ils le peuvent, les Européens, l’élite française notamment, reviennent à leurs habitudes alimentaires et à leurs graines importées du vieux continent.

Des enfants apprennent à entretenir un jardin avec un jardinier de Louisbourg au jardin De Ganne, lieu historique national de la Forteresse-de-Louisbourg.
Photo : gracieuseté Parcs Canada – Scott Munn

Et de la colonisation au commerce des fourrures, des Anglais fondent la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH) en 1670. Afin de mener ses activités commerciales, l’entreprise doit poursuivre sa percée vers les réservoirs de fourrures du continent.

Déjà, la concurrence entre Français et Anglais avait entrainé la construction et la prise de forts bien au-delà des basses terres du Saint-Laurent : les Européens avancent lentement sur le territoire, direction nord-ouest. L’expérience horticole européenne dans les terres du Nouveau Monde repose alors sur quelques décennies de présence permanente.

S’installer : le réservoir intérieur

Afin de limiter les dépenses (et d’éviter le scorbut) dans les postes éloignés, les dirigeants de la CBH préconisent la création de potagers. Les affaires vont bon train et le nombre d’officiers sur le terrain croît constamment, exerçant une pression sur la demande en provisions en provenance de la métropole.

Envoyer des denrées outre-Atlantique pour les employés et leurs familles nécessite cependant beaucoup d’espace de cale et se complexifie avec le développement du réseau dans les terres de la terre de Rupert, en plus de couter cher.

De l’Angleterre aux forts et aux postes aménagés le long des rivières, les semences, petites et légères, se transportent plus aisément. La Compagnie naissante prévoit déjà envoyer, dans son ravitaillement annuel, des semences de blé, de seigle, d’orge et d’avoine, puis de navets, de pois, de radis, de laitues, de moutarde et de chou.

Dans les forts, les échanges in situ vont au-delà des fourrures. Les Autochtones fournissent des savoirs, du gibier comme la viande de caribou, du riz sauvage, des baies sauvages, du maïs et du pemmican aux petites équipes qui veillent dans les forts de la CBH.

Le savoir-faire des Premières Nations, somme toute peu intégré dans la vallée du Saint-Laurent, fait son chemin chez les coureurs du continent, pour qui il représente la principale source d’approvisionnement. Les officiers ont la réputation d’être de piètres chasseurs, mais ils cueillent et pêchent (été comme hiver) grâce à la transmission des savoirs locaux.

Les premiers potagers jouent un rôle d’appoint et sont assez sommaires. Pendant la saison, le personnel voyage et trop peu d’officiers restent en place pour assurer l’entretien de grandes cultures.

Une carte du Canada avec les forts et les postes de traite. Cartographe : Ernest Voorhis, ministère de l’Intérieur, 1930.
Photo : Bibliothèque de l’Université de Toronto, G3401.S1 6336 1930

 

Se nourrir : retourner la terre

La concurrence est forte dans le secteur des pelleteries. Le réseau de postes et de forts s’étend à vitesse accélérée de la baie d’Hudson et du lac Supérieur vers les Prairies à partir de 1774. Il y a toujours plus de bouches à nourrir, de plus en plus loin dans le continent.

Plusieurs forts font état de leurs récoltes, miraculeuses ou malchanceuses.

En cette fin de 18e siècle, la CBH mise sur l’agrandissement des espaces potagers et y voit dès l’ouverture de Cumberland House, premier poste construit dans un objectif d’avancement intérieur.

Des forts à vocation agricole, comme Fort Colvile (Washington, 1822), Fort Vancouver (Oregon, 1825) et Fort Garry (Manitoba, 1834) se multiplient dans l’imposant réseau pour devenir des centres d’approvisionnement.

Des animateurs costumés travaillent dans le jardin de la maison du régisseur. Lieu historique national de Lower Fort Garry.
Photo : gracieuseté Parcs Canada – Joel Boily

Ailleurs dans le nord, la Compagnie mène des expériences : c’est qu’il faut du temps et du savoir-faire pour cultiver près des Rocheuses, sur les côtes du Labrador et aux Fourches de la rivière de la Paix, au 55e parallèle.

Survivre : le cas du Nord

Les premiers dirigeants londoniens de la Compagnie de la Baie d’Hudson ne doutent pas que les techniques agricoles européennes seront facilement importées dans les postes : la baie James et la baie d’Hudson partagent la latitude de l’Angleterre et de l’Écosse.

À leurs yeux, l’agriculture s’y pratiquera de la même façon et l’autosuffisance sera possible grâce à la chasse, à la pêche et à ces potagers. La Compagnie veut nourrir les officiers et leurs familles, mais finit par souhaiter rompre toute dépendance alimentaire envers les Autochtones, qui fournissent gibier et poisson aux commerçants.

La vue nord-est du York Factory au Manitoba, en 1878 : le jardin et l’entrepôt.
Photo : Fonds Robert Bell, Bibliothèque et Archives Canada

Comment faire, alors que le réseau commence à s’étendre au nord du 50e parallèle?

À cette latitude, le régime alimentaire des Autochtones repose beaucoup sur la chasse et la pêche ; la cueillette est moins courante que dans les contrées plus au sud.

D’est en ouest, la CBH mène des essais. Au Labrador, loin des côtes, on arrive à cultiver. À Fort Simpson, on récolte de l’orge, des pommes de terre, des navets, des carottes et des ognons. L’explorateur Robert Campbell fait sortir du sol yukonais des pommes de terre, laitues et légumes, tout en exprimant continuellement sa crainte de perdre les récoltes.

S’ajuster : surmonter les obstacles

Les défis climatiques forcent l’innovation. Dès 1820, on voit les premières serres apparaitre dans les Territoires du Nord-Ouest : des structures de moins de 100 pieds permettent d’envisager une récolte. Au Labrador, quelques décennies plus tard, une serre s’élève à North West River.

Les résultats entrainent une certaine sécurité. À Fort Selkirk, au 62e parallèle, et à York Factory, au 57e, d’autres moyens sont déployés au tournant du siècle. Dans un cas, on commence à couvrir les cultures. Dans l’autre, les platebandes surélevées donnent de bons résultats.

Malgré les efforts, les récoltes ne se trouvent pas à la table des officiers au quotidien ; les objectifs d’autosuffisance ne sont pas atteints. En 1855, tous les forts de la rivière La Paix souffrent de famine.

Les Autochtones, autrefois autosuffisants, voient quant à eux leur mode de vie transformé par la présence des postes et sont à leur tour devenus dépendants. Les centres de distribution et les échanges demeurent prépondérants dans l’alimentation des employés et des proches des postes et des forts.

Dans le nord de l’Ontario, en pleine forêt boréale, on trouve des vestiges des cuisines et des potagers des postes de traite. Ici, le poste de New Post.
Photo : gracieuseté Andréanne Joly

La CBH n’aura pas été la seule à déployer des efforts en vue d’une sécurité alimentaire. Les autres compagnies de traite l’ont aussi fait, et avec succès, semble-t-il.

À long terme, pour la Compagnie de la Baie d’Hudson, les moyens d’arriver à l’autosuffisance, fort différents de ceux déployés par les Autochtones, n’auront pas porté fruit. Les facteurs sont multiples : contexte climatique, industrialisation, apparition de très grandes cultures, développement des moyens de transport figurent à la liste.

Au mieux, la culture de jardins potagers aura assuré une certaine sécurité alimentaire, toujours recherchée dans certaines communautés. La COVID-19 aura démontré que l’on n’est jamais très loin d’un retour au jardin.

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