Angeliki Bogiatji, conceptrice de programmes d’interprétation au MCDP et Christophe Rivet, président du comité canadien du Conseil International des monuments et des sites au Canada (ICOMOS). (photo : Marta Guerrero et gracieuseté)

Alors que la guerre en Ukraine continue de faire rage, la question de la conservation du patrimoine est une problématique majeure. Le Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP) a accueilli une table ronde le 28 avril dernier sur le thème : Culture sous le feu : protéger le patrimoine ukrainien?

Angeliki Bogiatji, conceptrice de programmes d’interprétation au MCDP et Christophe Rivet, président du comité canadien du Conseil international des monuments et des sites au Canada (ICOMOS) parlent de la notion universelle de sauvegarde du patrimoine.

Par Matthieu CAZALETS – Collaboration spéciale

« C’est un mot que je peux répéter : émouvant, très émouvant » Ce sentiment a habité Angeliki Bogiatji, tout comme les 120 personnes ayant assisté à travers le monde à la table ronde en ligne organisée le 28 avril 2022 par le Musée canadien pour les droits de la personne et modérée par la journaliste de CBC Marcy Markusa.

Au cœur des discussions, la protection du patrimoine en temps de guerre. L’ICOMOS en est spécialiste. Basée à Paris, l’organisation compte une centaine de comités régionaux à travers le monde. Son président nous informe sur leurs actions : « C’est une organisation non-gouvernementale (ONG), qui a été créée en 1965 avec le mandat initial d’orienter la pratique et la théorie de la conservation. Nous sommes notamment invités à fournir des orientations sur la protection en temps de guerre. Nous avons été invités à mener des missions dans le cadre de conflits pour identifier des dégâts et les stratégies de reconstruction. »

| Une aide primordiale

Dès que la guerre en Ukraine a éclaté, l’ICOMOS s’est mis au travail pour évaluer la situa- tion : « Nous avons une unité de crise au sein d’ICOMOS, mais également de concert avec l’UNESCO dans le cadre du Bouclier bleu (1), et nous avons pu tout de suite mesurer l’ampleur de ce qu’il se passait. »

Les échos du comité ukrainien ont remonté et ICOMOS, accompagné d’au- tres organisations, a mis en place un réseau d’aide malgré les destructions : « C’était très difficile de pouvoir visualiser une communication facile, une coordination des entités civiles puis des entités gouvernementales. Il y a un paquet d’institutions inter- nationales, plusieurs organismes nationaux qui se sont précipités pour donner un coup de main à l’Ukraine. Le défi, c’est que de l’autre côté, ils n’ont pas nécessairement la capacité de gérer cet afflux d’attention. Donc ça, c’est un des premiers défis. »

Ici entrent en jeu les ONG et organisations internationales, qui sont à même de fournir une aide à distance pour structurer la mission de défense et d’inventaire du patrimoine comme l’indique Christophe Rivet : « Ce dont nos collègues ont besoin, c’est d’aide pour comprendre quel geste poser pour protéger, ensuite les matériaux pour protéger les bâtiments, mais également les objets ou les archives. On est capable de donner un profil à l’importance de protéger et conserver le patrimoine. Ensuite, ils ont besoin d’un soutien financier parce que même si plusieurs d’entre eux sont fonctionnaires, ils n’ont pas accès à leur paye maintenant, c’est plutôt difficile. »

| Comment faire un inventaire en temps de guerre?

Pour protéger puis re- construire le patrimoine, il faut en faire l’inventaire. Ce qui est détruit, ce qui peut encore être protégé, l’exercice est extrêmement périlleux en temps de guerre. Le président d’ICOMOS Canada nous éclaire sur les possibilités et les risques : « D’abord, il y a les témoins oculaires, c’est la force du réseau qui est à disposition pour raconter ces évènements-là.

« Puis maintenant, tout le monde a un cellulaire, tout le monde est capable de prendre des images sur place. Nous utilisons également des technologies plus sophistiquées, comme des images satellites, qui nous permettent de comparer les circonstances. Donc de la même manière qu’on le fait pour témoigner de l’impact de la guerre, là, on le fait spécifiquement en lien avec les sites, monuments et ainsi de suite. » En date du 24 mai, et selon l’UNESCO, 137 sites culturels ont été endommagés en Ukraine depuis le début de la guerre.

L’Ukraine est loin d’être le premier conflit soulevant ces questions de défense du patrimoine. Cependant, il semble attirer une attention particulière. Si cette attention, qui n’a pas été donnée dans les mêmes proportions à d’autres conflits peut être débattue, elle permet aussi de mettre en lumière la protection du patrimoine :

« On avait le même enjeu pour la Syrie, pour l’Irak, la Libye ou le Yémen par exemple. Par contre, il y a une question avec l’Ukraine qui a vraiment attiré l’attention internationale d’une façon que les autres conflits n’ont pas fait. Même si on peut trouver qu’on ne fait pas attention aux autres conflits de la même manière, l’opportunité qui nous est offerte avec l’Ukraine, c’est de souligner les enjeux du conflit, de l’attaque sur le patrimoine et les conséquences que cela a à long terme sur les populations. Au moins, il y a cette sensibilisation accrue qui est possible. »

La juridiction de la Cour pénale internationale consacre les destructions délibérées de bâtiments comme crime de guerre. Christophe Rivet nous éclaire : « Dans le droit international, une attaque contre le patrimoine est un crime de guerre, et dans cette circonstance, un crime contre l’humanité. Il ne faut pas sous- estimer ce genre d’expression parce que finalement, si on considère que l’âme d’un peuple réside dans sa culture, attaquer l’âme, c’est vraiment attaquer le peuple. »

Et cette défense du patri- moine, le président d’ICOMOS l’imagine constante et univer- selle. Ayant beaucoup travaillé sur les minorités francophones au Canada et leur patrimoine, il a notamment été chargé de la classification du Paysage du Grand-Pré en Acadie au patrimoine mondial de l’UNES- CO. Il explique que cette guerre peut nous rappeler l’importance de nos patrimoines : « Cela devrait nous inviter à réfléchir à l’importance d’investir dans les enjeux de patrimoine, que ce soit d’investir dans nos archives, dans nos bibliothèques, dans nos musées, dans nos sites historiques, de les mettre en valeur, de les protéger, de les conserver à long terme. Parce que, en temps de crise, on voit le rôle que joue le patrimoine, c’est en temps de paix qu’on le voit un peu moins, on prend ça un petit peu plus à la légère, et c’est souvent reflété dans la taille des budgets alloués. »

C’était là tout le sens de la table ronde virtuelle du 28 mai au MCDP, surtout lorsqu’on sait que la diaspora ukrainienne au Canada est la deuxième plus importante dans le monde. Pour Angeliki Bogiatji, il était donc important de recevoir, au milieu d’autres intervenants, des personnes liées à ce pays : « Une des intervenantes, Tamara Ivanochko, représentait sur notre table ronde, le musée ukrainien du Canada en Ontario. Les participants à notre table ronde ont posé beaucoup de questions, et ils ont dit qu’ils ont appris plus sur la situation actuelle, mais aussi sur la communauté ukrainienne et la culture ukrainienne. »

Le mot de la fin revient à Christophe Rivet, pour qui l’aspect international de la table ronde pouvait être lié à l’universalité de la défense du patrimoine : « Il y avait une portée internationale avec cette relation-là. C’était vraiment pour mettre de l’avant cette question fondamentale qui est trop souvent sous-estimée chez nous. C’est ça qu’il faut vraiment s’approprier, c’est cette idée qu’un impact sur le patrimoine va avoir avec la nature fondamentale d’une communauté de se sentir pleine, épanouie et forte. »

(1) Selon le Conseil international des archives : « Le Bouclier bleu est une organisation inter- nationale indépendante, neutre, non gouvernementale, à but non lucratif, qui s’efforce de protéger le patrimoine lors de conflits armés et de catastrophes à travers le monde ». Il a été fondé en 1966.

ENCADRÉ

L’inscription du Paysage de Grand-Pré au patrimoine mondial de l’UNESCO

Christophe Rivet a mené, pour l’organisation Parcs Canada, le projet d’inscription du Paysage de Grand-Pré en Acadie au Patrimoine mondial de l’UNESCO, inscription qui a été effective en 2012. Ces prairies de la Nouvelle-Écosse ont accueilli dans les années 1680 une des première présence acadienne dans la région. Le pouvoir colonial anglais ne le voyait pas de cet œil. Après une prise de pouvoir en 1713 et plusieurs conflits armés avec les Français, il a organisé la déportation des Acadiens en 1755. Depuis le Paysage de Grand-Pré est un lieu important de la mémoire collective acadienne.

Cette inscription est donc extrêmement symbolique selon lui : « C’est le lieu identitaire des Acadiens. Il représente le geste posé par une autorité coloniale d’effacer leur présence et leur identité. Ça me touche beaucoup ce genre de questions. On a vu la preuve, non seulement du geste intentionnel, en temps de guerre, mais des conséquences sur les peuples qui en ont été victimes. »

« On a vu les conséquences sur les peuples qui en ont été victimes. Et ce ne sont pas des conséquences qui sont superficielles, cela a des conséquences sur des décennies et des siècles. Les Acadiens parlent encore du traumatisme qu’ils ont vécu de la tentative d’effacement de leur présence. »

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