Jacques Therrien. (photo : Marta Guerrero)

Lorsqu’on fait le choix d’immigrer au Manitoba, il existe plusieurs voies d’entrée. Celle qui est privilégiée par plusieurs personnes est le Programme Candidats du Manitoba. Mais depuis plusieurs mois, il semble que la Province ait accumulé du retard dans les traitements, laissant plusieurs immigrants sans nouvelle. Jacques Therrien, consultant en immigration, lui, voit plutôt le problème au niveau fédéral.

Par Ophélie DOIREAU

INITIATIVE DE JOURNALISME LOCAL – La Liberté

Depuis plusieurs semaines, Merouane Abed, qui s’occupe du groupe Facebook : Procédures d’immigration au Manitoba, a remarqué que bon nombre de personnes dans son groupe n’avaient pas eu de nouvelles de leur nomination de la province alors que le délai de six mois indiqué était dépassé.

Il a contacté La Liberté qui a communiqué avec certains d’entre eux. C’est le cas de Jocelyne (1) qui voit les délais s’allonger. « Je voulais immigrer au Manitoba pour offrir une plus belle vie à mes enfants. J’ai déposé mon dossier le 11 décembre 2021. Ça fait plus d’un mois que je suis en attente et que le délai de six mois est dépassé. »

Jocelyne a déjà connu un retard dans son dossier à cause d’une pause dans le traitement de l’immigration en 2017. « C’est dès mai 2017 que je suis rentrée en contact avec Brigitte Léger du CDEM pour discuter du Programme Candidats du Manitoba. De son côté toutes les réponses étaient très rapides.

« C’est seulement en 2019 que j’ai eu des nouvelles pour la visite exploratoire.

« On m’a d’abord refusé deux fois les visas pour la visite exploratoire sous prétexte qu’ils n’étaient pas convaincus que j’allais rentrer dans mon pays après la visite. C’est seulement en juin 2021 que j’ai pu faire ma visite exploratoire virtuelle. »

Tout ce retard a conduit Jocelyne à devoir repayer son test de français. « Mon test de langue a expiré en juin. Je dois repayer un test qui coûte presque 400 $ et les rendez- vous ne sont pas rapides. »

Professionnellement aussi ce retard dans l’immigration pose des soucis. « Je suis architecte à mon compte donc je ne peux pas prendre en charge des projets qui vont durer deux ou trois ans. Je ne peux pas m’engager avec des clients et tout lâcher si mon projet d’immigration est sur le point d’arriver. »

Pour Carole (1), originaire de la Belgique, la situation est telle que le projet d’immigration pourrait être abandonné. « J’ai déposé notre dossier le 6 décembre 2021 pour mes enfants et mon conjoint, et depuis sur le site on peut lire : demande reçue.

« Ce statu quo fait qu’on n’avance pas dans notre projet d’immigration. On a trois enfants. J’avais envie de partir pour découvrir quelque chose de nouveau.

« Sauf que maintenant, après avoir rempli tout le dossier, on n’a plus aucune nouvelle. Notre motivation est beaucoup plus basse qu’elle l’était il y a quelques mois. Si on attend encore, je ne sais pas si ça vaudra encore le coup. »

Cette situation d’entre-deux est difficile pour la famille de Carole. « J’avais pris un congé d’un an pour m’occuper de mon dernier né. Je pensais qu’entre temps on aurait des nouvelles. Je vais donc retourner sur le marché du travail en septembre.

« On laisse des familles comme ça, sans nouvelle pendant plusieurs mois. On n’est pas simplement des numéros de dossiers, il y a des projets et des vies derrière. Surtout que tout le monde n’est pas dans la même situation. »

| Main d’œuvre

Carole fait le point aussi sur la pénurie de main d’œuvre dans la province. « Je regarde les nouvelles du Manitoba et je vois les employeurs qui cherchent du monde. Et nous, on est là avec nos dossiers d’immigration qui n’avancent pas et c’est dommage. »

Aline (1), originaire du Cameroun, voyait dans le Manitoba, une vraie occasion pour son épanouissement professionnel. « Je suis ingénieure agronome alors le côté rural du Manitoba m’attire énormément. Surtout qu’au Cameroun c’est compliqué pour l’emploi. J’ai déposé ma demande le 18 novembre 2021. Le délai de six mois d’attente est dépassé depuis plusieurs semaines.

« J’aimerais avoir des informations sur le retard, ou en tout cas juste un message pour expliquer ce qui arrive à nos dossiers parce qu’on se pose des questions. On voudrait juste être rassurée. »

Thomas (1) est originaire du Togo. « J’ai déposé mon dossier le 11 janvier 2022, en juillet j’ai dépassé les six mois prévus par la Province. Je suis dans le domaine des technologies de l’information et ce n’est pas un domaine valorisé dans mon pays alors les conditions ne sont pas réunies pour les programmeurs.

« Je voudrais que la Province rompe le silence parce qu’on n’a aucune nouvelle de leur part. Je me sens un peu emprisonné parce que je ne sais pas si je dois continuer à faire des recherches pour le Manitoba, du côté du travail, des évènements. Je suis dans un entre-deux, ce n’est pas une situation facile à vivre. »

Aucun des intervenants n’a eu de nouvelles au sujet de l’avancement de leur dossier de la part de la Province.

Sollicitée par La Liberté pour comprendre d’où venaient ces retards, la Province du Manitoba a émis la déclaration suivante : « Le Manitoba reste déterminé à respecter un délai de traitement maximal de six mois pour les demandes présentées dans le cadre du Programme Candidats du Manitoba (PCM). En fait, les demandes sont présentées à Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), avec un délai de traitement moyen de 72 jours. »

Jacques Therrien, consultant en immigration depuis plus de 20 ans explique le lien entre la Province et le Fédéral pour ce programme d’immigration. « Les candidats présentent une demande à la Province. Après l’examen du dossier, la Province accepte ou refuse la personne. S’il y a acceptation avec une nomination de la province, le dossier part au Fédéral.

« Chaque année le Fédéral accorde un certain montant de certificats de nomination de la Province.

« Le porte-parole de la Province indique qu’en ce moment entre la présentation du dossier à la Province et au Fédéral, il y a un délai de 72 jours. Évidemment s’il y a besoin d’examens supplémentaires les délais sont plus longs. »

Le porte-parole du gouvernement provincial contacté par La Liberté poursuit : « Un certain nombre de facteurs peuvent affecter les délais de traitement, notamment l’exhaustivité et la vérification des demandes. La guerre illégale en Ukraine n’est pas un facteur du délai de traitement. Il en va de même pour les problèmes de ressources humaines ou de technologie.

« La Province informe le demandeur lorsque le dossier est dans le processus d’examen fédéral, mais elle n’est pas en mesure de fournir des mises à jour sur les progrès de l’IRCC. »

Jacques Therrien estime que le problème vient du gouvernement fédéral. « Je sais que certains ont exprimé des inquiétudes vis-à-vis des délais de la Province. Moi, comme consultant, ce sont des dossiers qui n’avancent pas qui font que je ne dors pas la nuit. Ce ne sont pas que des dossiers, ce sont des personnes qui sont derrière.

« Avec le Fédéral, il n’y a aucune capacité de pouvoir s’adresser à quelqu’un pour pouvoir répondre aux questions. »

| Du retard

Jacques Therrien suggère que le Programme de Candidats du Manitoba doit être considéré dans un ensemble. « Même lorsque les candidats reçoivent leur nomination de la province, les délais au Fédéral sont très longs. En ce moment les délais de traitement du Fédéral pour les candidats des provinces sont compris entre 21 et 27 mois.

« Il y a une augmentation des dossiers de la part d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, ce qui crée un cercle vicieux : on est en retard mais on continue d’accepter les demandes des gens donc on prend encore plus de retard.

« Quand on parle d’un ministère qui gère des vies humaines, je pense qu’il y a un vrai travail de service aux personnes à considérer. »

Contacté par La Liberté, le ministère Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, a émis la déclaration suivante le 12 juillet. « Le temps nécessaire au traitement d’une demande varie en fonction d’un certain nombre de facteurs, tels que le type de demande présentée, la qualité et la rapidité avec lesquelles les demandeurs répondent aux demandes d’IRCC de fournir des données biométriques (le cas échéant) et des renseignements supplémentaires (y compris des examens médicaux), la facilité avec laquelle IRCC peut vérifier les renseignements fournis, la complexité d’une demande, ainsi que la capacité et les ressources des centres de réception des demandes de visa et des bureaux des visas.

« En 2021, plus de 54 000 personnes ont été amenées au Canada dans le cadre du Programme des candidats des provinces sur environ 406 000 résidents permanents admis au Canada.

« Soutenus par un financement supplémentaire de 85 millions $ provenant de la Mise à jour économique et budgétaire de 2021, nous poursuivons nos efforts pour réduire le nombre de demandes accumulées pendant la pandémie. Le financement vient en appui aux efforts déjà faits pour réduire les temps d’attente, comme l’embauche de nouveau personnel de traitement, l’informatisation des demandes et la réaffectation du travail entre nos bureaux partout dans le monde.

« Malgré les efforts colossaux que nous avons déployés, nous savons que certains demandeurs ont connu des temps d’attente considérables pour le traitement de leur demande, et nous continuons à travailler aussi fort que possible pour réduire les délais de traitement.

« Le 9 juin 2022, le Canada a accueilli son 200 000e résident permanent cette année, soit plus d’un mois et demi plus tôt que toute autre année dans l’histoire récente. »

(1) Les noms ont été changés à la demande des intervenants pour préserver leur anonymat lors du traitement de leur dossier.

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