(Photo : PublicDomainPictures – Pixabay)

FRANCOPRESSE – Que ce soit le blé, le maïs, l’énergie, le transport ou les engrais, les cours s’envolent depuis plusieurs mois. Cette augmentation des couts de production fragilise les agriculteurs, mais pourrait accélérer l’évolution de leurs pratiques et favoriser l’agriculture biologique.

Marine Ernoult – Francopresse

« Les engrais, le diésel, les aliments pour les animaux, tous les prix augmentent », déplore Luc Bernard, jeune éleveur bovin de Notre-Dame-de-Lourdes, dans le sud-ouest du Manitoba.

« L’été, mes bêtes mangent le maïs que j’ai planté, mais cet hiver ça va être un défi, car je dois acheter du foin et des céréales pour les nourrir et tenir jusqu’au printemps suivant. Ça représente ma plus grosse dépense », poursuit le Franco-manitobain, à la tête d’un cheptel de 160 vaches et près de 300 veaux. 

Luc Bernard, Franco-manitobain de 29 ans, élève 160 vaches et près de 300 veaux à l’herbe sur la ferme familiale. (Photo : gracieuseté)

Cette explosion des couts des matières premières, Martin Prince, producteur de grandes cultures à Delmas, dans le nord-ouest de la Saskatchewan, y est aussi confronté.

« En aout 2021, j’ai acheté mes engrais azotés, les plus utiles pour le blé et le maïs, entre 850 et 1000 dollars la tonne. Ce printemps, je les ai payés 2400 dollars la tonne, témoigne le céréalier fransaskois, propriétaire de 3300 acres. Et je m’attends à une facture de carburant salée pour les moissons à l’automne. »

Financement agricole Canada (FAC) confirme cette inflation galopante. Selon l’organisme public, sur un an, les prix des engrais ont au minimum doublé, ceux des aliments pour animaux ont grimpé de plus de 40 % et ceux du carburant agricole de plus de 35 %.

Martin Prince est céréalier dans le nord-ouest de la Saskatchewan, à Delmas. (Photo : PhotoBliss)

 « Ce qui arrive à bon port au Canada sarrache à prix dor »

Les tarifs de l’énergie sont notamment pointés du doigt. Au plus haut depuis des années, ils entrainent dans leur sillage une flambée du cout des fertilisants de synthèse, élaborés à partir de pétrole et de gaz.

Mais c’est loin d’être le seul facteur expliquant la hausse des couts. La guerre en Ukraine a aussi contribué à enflammer le cours des intrants, fabriqués avec de l’azote ou des minerais extraits du sous-sol comme la potasse ou le phosphore.

La Russie, l’Ukraine et la Biélorussie sont en effet d’importants producteurs et exportateurs. En 2020, la Russie s’est classée au premier rang mondial des exportateurs d’engrais azotés, utilisés pour la culture des oléagineux et du blé tendre. Et la Russie et la Biélorussie comptent à elles deux pour plus d’un tiers de la production mondiale de potasse

Avec les sanctions internationales liées au conflit actuel, toutes les importations sont désormais limitées, voire paralysées. Depuis mars 2022, un tarif de 35 % s’applique notamment sur tous les fertilisants en provenance de Russie et de Biélorussie.

Pascal Thériault est agronome et économiste à l’Université McGill. (Photo : YouTube Ordre des agronomes du Québec)

« Le Canada, pourtant premier producteur et exportateur de potasse de la planète, n’a pas la capacité de pallier les manques. On n’est pas autosuffisants », constate Pascal Thériault, agronome et économiste à l’Université McGill de Montréal. 

« On est dans des marchés où les cours sont définis au niveau mondial, et dans un contexte tendu où l’offre est faible et la demande très élevée, les prix atteignent inévitablement des sommets », analyse Rémy Lambert, professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval, à Québec.

À l’incertitude géopolitique s’ajoute la persistance de perturbations sur les chaines d’approvisionnements. « Ce qui arrive à bon port au Canada s’arrache à prix d’or », résume Rémy Lambert. 

Rémy Lambert est professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval. (Photo : Émilie Veilleux, FSAA Université Laval)

Effet boule de neige

Des agriculteurs n’ont donc pas hésité à faire des stocks d’engrais. « J’ai commencé à en acheter l’automne dernier, ça m’a épargné des dépenses supplémentaires ce printemps. Je connais de nombreux exploitants qui en emmagasinent à la ferme », rapporte Martin Prince en Saskatchewan. 

Les tarifs des engrais et de l’énergie influent à leur tour sur celui des céréales, utilisés pour l’alimentation des bêtes. « Il y a un effet d’entrainement, car les intrants servent à faire pousser les céréales, le diésel à faire fonctionner les moissonneuses-batteuses », explique Rémy Lambert. 

Certains agriculteurs peuvent espérer amortir une partie de ces dépenses supplémentaires en vendant plus cher les produits issus de leur ferme. De récentes données publiées par Statistique Canada confirment une hausse des prix de la plupart des produits de culture (céréales, oléagineux) et de certains produits du bétail.

L’agence fédérale illustre ces augmentations par l’Indice des prix des produits agricoles (IPPA), qui a progressé de 31,6 % entre mars 2021 et mars 2022. Il s’agit de la croissance la plus importante en près de 50 ans. 

Sébastien Pouliot est économiste chez Financement agricole Canada. (Photo : gracieuseté)

Mais une hausse des prix de vente ne permettra pas de tout compenser. « Dans les secteurs du maraichage et de l’élevage, porcin et bovin, les marges de profit sont faibles. Seules les grandes cultures restent profitables », affirme Sébastien Pouliot, économiste supérieur chez FAC.

Lagriculture biologique, modèle de résilience

À l’autre bout de la chaine, les transformateurs et les distributeurs ne sont pas non plus prêts à acheter plus cher. « Ils ont beau prêter une oreille plus attentive aux demandes financières des exploitants, ils veulent eux aussi rester compétitifs, et la cherté des aliments en épicerie est le premier critère de choix des consommateurs », explique Rémy Lambert.   

Pour faire face à ces chocs économiques et minimiser les risques financiers, les agriculteurs doivent adapter leurs pratiques. « On est pris par la facilité de certains engrais de synthèse, mais cette année, je me suis décidé à en mettre moins dans le sol, à prendre davantage dans ma réserve de fumier. Je vais de plus en plus vers une agriculture régénératrice », assure Luc Bernard.

« Cette crise pourrait pousser plus rapidement les fermiers à se tourner vers une agriculture de précision, vers des modes de culture qui ont recours à moins d’intrants », confirme Pascal Thériault.

« Les paysans qui sont en bio ne sont pas exposés à la flambée des prix des engrais de synthèse, car ils ne s’en servent pas. Ils utilisent du compost, des déjections animales, font des rotations de culture avec notamment des légumineuses qui relâchent de l’azote dans le sol », ajoute Nicole Boudreau, biologiste et coordinatrice au sein de la Fédération biologique du Canada (FBC).

En attendant que cette envolée des couts de production se calme, les agriculteurs peuvent compter sur une aide du gouvernement fédéral, annoncée plus tôt cette année. Ottawa a relevé la limite des avances sans intérêts dont bénéficient les fermiers pour l’achat des intrants, ce qui leur permet d’avoir plus de liquidités. Une réponse bienvenue, mais jugée insuffisante par les organisations agricoles.

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Luc Bernard est éleveur bovin dans le sud-ouest du Manitoba, à Notre-Dame-de-Lourdes. (Photo : Laurent Rigaux)

Le relèvement des taux directeurs accentue la pression sur les agriculteurs 

Le taux directeur de la Banque du Canada a bondi de 1 % pour atteindre 2,50 % le 13 juillet dernier, alors qu’il était de 0,25 % il y a quelques mois à peine. Cette hausse fragilise davantage les producteurs déjà aux prises avec l’envolée des couts de production.

« Tous ne seront pas touchés de la même manière. Le secteur laitier, déjà fortement endetté, est plus à risque », observe Sébastien Pouliot de FAC. Selon l’organisme, la dette agricole s’est accrue de 7,1 % pour atteindre 129 milliards de dollars à la fin de 2021.

« Je prévoyais de contracter un prêt d’ici quelques années pour racheter des parts de la ferme, mais ça me semble compliqué. Ça me fait peur. Je vais peut-être reporter ma décision », confie Luc Bernard, éleveur au Manitoba.

« Ça va réduire les marges de manœuvre financières, freiner la reprise des fermes par la nouvelle génération, différer des décisions d’investissement », confirme l’économiste et agronome Pascal Thériault de l’Université McGill.

D’après Sébastien Pouliot, 44 % des producteurs canadiens possédaient un taux variable en 2019. « Mais cette proportion s’est amoindrie au fil du temps au profit des emprunts à taux fixe. Depuis le début de l’année, les conseillers financiers de FAC ont fortement incité les producteurs à fixer les taux d’intérêt de leurs emprunts », souligne-t-il. 

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