Daniel Boucher, directeur général de la SFM. (photo : Marta Guerrero)

Il y a quelques jours Statistique Canada publiait le quatrième ensemble de résultats du Recensement de 2021, présentant des données sur la diversité linguistique et l’utilisation du français et de l’anglais au Canada. De manière générale, il est montré que le poids du français s’est amoindri dans tout le pays. 

La proportion des Canadiens (incluant les Québécois) pour qui il s’agit de la première langue officielle parlée a diminué, passant de 22,2 % en 2016 à 21,4 % en 2021. Pour rappel, en 1971, le français était la première langue officielle parlée de 27,2 % des Canadiens. 

Si certains acteurs de terrain sont critiques à l’égard des gouvernements qui ont failli en matière d’immigration francophone, d’autres restent optimistes. 

Par Jonathan SEMAH

Ce que dévoile Statistique Canada dans ce dernier rapport n’est pas nouveau. En effet, depuis 1971, première année de recensement pour laquelle des renseignements sont recueillis sur la première langue officielle parlée, le poids démographique du français au Canada est en baisse. Hors Québec, les chiffres de 2021 montrent aussi la même tendance : les francophones représentent 3,3 % de la population canadienne. C’est un recul de 0,3 %, puisqu’ils représentaient 3,6 % de la population en 2016. Au Manitoba, le français est la première langue officielle parlée par 2,7 % de Manitobains en 2021, comparativement à 3,1% en 2016. La proportion de locuteurs pour qui l’anglais est la première langue officielle passe de 95,4 % à 95,7 %. 

Ces chiffres, qui ne sont pas à l’avantage de fait français en termes de proportion, sont tout de même à mettre en perspective avec d’autres données. En effet, en nombres absolus, les locuteurs franco-phones sont plus nombreux en 2021 (7,8 millions de Canadiens) par rapport à 2016 (7,7 millions). 

Daniel Boucher, directeur général de la Société de la francophonie manitobaine (SFM), donne son constat. Selon lui, il y a peu de surprise. 

« Évidemment, on aurait préféré de meilleurs résultats. En même temps, on reconnaît que nous avons du travail à faire. Nous avons probable-ment des choses à redresser dans l’ensemble du pays. Malgré tout, ce n’est pas une énorme surprise, on s’attendait à ça. Soit une petite augmentation ou petite diminution. Mais même petite, c’est une préoccupation. » 

Même bilan pour Étienne Rivard, enseignant à l’Université Saint-Boniface (USB). Le spécialiste en géographie, qui a aussi travaillé sur les communautés francophones en situation minoritaire, observe également cette régression du français. 

Étienne Rivard, professeur à l’USB. (photo : Marta Guerrero)

« Ça ne m’inspire pas beaucoup de surprises. Ce qu’on voit, ce sont des tendances lourdes. On le constate depuis plusieurs recensements. Ne serait-ce que par rapport à la place démographique qu’occupe la francophonie, en particulier en situation minoritaire, je ne dirais pas que c’est alarmant, mais ce sont des données qui démontrent l’importance urgente de légiférer. Il est important de réfléchir à propos de ces communautés et surtout de penser à leur avenir au sein de la Confédération canadienne. » 

Étienne Rivard rappelle aussi que les chiffres publiés par Statistique Canada ne sont pas totalement complets pour dresser un portait fidèle de la francophonie canadienne. « On a essentiellement des chiffres de natures privés. C’est-à-dire l’état des langues à l’intérieur des ménages. On parle de langue maternelle, de langue la plus souvent parlée à la maison, la connaissance des langues ou encore la première langue officielle parlée. Il manque notamment les données sur les langues d’usage public comme la langue parlée au travail. » 

Les chiffres dont parle Étienne Rivard seront publiés le 30 novembre 2022 par Statistique Canada et porteront sur la scolarité, l’instruction dans la langue officielle minoritaire et le marché du travail. 

| L’immigration, point central des discussions 

C’est sûrement l’une des pistes d’amélioration pour la francophonie qui pourrait trouver des solutions grâce à l’immigration. En l’état, Statistique Canada nous apprend que c’est vers l’anglais que se tourne une majorité d’immigrants après leur arrivée au pays. Par exemple, en 2021, 80,6 % des Canadiens dont la langue maternelle est autre que le français ou l’anglais avaient l’anglais comme première langue officielle parlée, comparativement à 6,1 % qui avaient le français. 

Pour rappel, en 2003, le gouvernement du Canada et les communautés francophones et acadiennes fixaient une cible minimale de 4,4 % en matière d’immigration franco-phone à l’extérieur du Québec. Encore aujourd’hui, cette cible historique n’a pas été atteinte. En avril dernier, la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA) avait même demandé une cible de réparation à 12 %. Daniel Boucher appuie en ce sens.

« Ça fait plusieurs années qu’on parle au gouvernement fédéral à propos de ces questions de cible. Il est évident que l’immigration est importante pour, au moins, un maintien des nombres actuels. On revendique d’augmenter de manière assez considérable les cibles en termes d’immigration francophone pour venir enrichir nos communautés.

Aujourd’hui, nous en sommes loin (1,95 % en 2021, selon l’IRCC), on devrait pouvoir atteindre des cibles beaucoup plus élevées. » 

Le directeur de la SFM souhaite désormais qu’on avance au temps de l’action. Cibles à atteindre, plan d’action pour les langues officielles, modernisation du projet de Loi C-13 sont autant de demandes nécessaires pour avancer le fait français. 

« Je pense que si l’on réussit tout ça, on aura fait un bon bout de chemin. Mais ça ne sera pas la fin, ce n’est jamais la fin. On doit toujours trouver des solutions et innover quand ça vient aux langues officielles. Augmenter la capacité des personnes anglophones qui souhaiteraient apprendre le français, augmenter la capacité des services offerts et aussi proposer plus de programmes dans les communautés pour assurer que les francophones et ceux qui apprennent le français aient l’occasion d’utiliser le français sur une base quotidienne », détaille Daniel Boucher. 

Me Mark Power, avocat spécialisé dans les droits linguistiques pour le cabinet Juristes Power Law, va même plus loin. Selon lui, concernant l’immigration, et plus généralement ces chiffres du dernier recensement, tout cela représente une réelle faillite politique. 

Me Mark Power, avocat spécialisé dans les droits linguistiques. (photo : Archives La Liberté)

« Depuis des décennies, l’état canadien a failli en termes d’immigration francophone. C’est un échec lamentable et gênant. Le français au Canada, à des degrés variables, s’efface. C’est aussi lamentable, car le Canada est un pays d’immigration. L’immigration est perçue comme un atout. Il faut attirer davantage de locuteurs francophones. À mon sens, il faut s’en prendre au gouvernement du Canada qui pourrait en faire beaucoup plus à l’étranger pour augmenter les connaissances au sujet du Canada français et plus précisément le Canada français hors Québec. » 

L’avocat spécialisé, critique avec le gouvernement fédéral, n’oublie pas non plus les responsables provinciaux. « Il faut aussi ne pas permettre aux Provinces et Territoires de s’en sortir si facilement. Plusieurs d’entre elles tardent notamment à respecter leurs obligations relatives à l’éducation et primaire et secondaire en français. » 

Me Mark Power rappelle également que ce ne sont pas des problématiques nouvelles. Les parlementaires fédéraux connaissent cette situation depuis longtemps. L’avocat avance quelques réflexions sur ce qui bloque encore. 

« Juridiquement, il n’existe pas d’obligation légale claire en termes d’immigration francophone. Je dis bien claire car dans la dernière année, la Cour d’appel fédérale a rendu un jugement (1) très encourageant par rapport à la Loi sur les Langues Officielles (LLO) et sa partie VII en particulier. Donc il est possible que la loi, telle que rédigée à l’heure actuelle, exige que le gouvernement fédéral en fasse plus. Mais il est aussi possible que non! Et c’est une question qui prendrait des années à être clarifiée si elle était judiciarisée. Le français au Canada et au Manitoba n’a pas le temps d’attendre l’issue d’une telle judiciarisation. » 

| Saint-Pierre se démarque 

Si les chiffres, les tendances ou encore les politiques actuels ne sont pas à l’avantage du français, certains intervenants essaient de voir le verre à moitié plein.

Par exemple, Statistique Canada, dans son recensement 2021, met en avant plusieurs municipalités au Canada hors Québec avec une proportion importante de la population qui avait le français comme première langue officielle parlée. 

Parmi elles, il est possible d’y retrouver Saint-Pierre-Jolys au Manitoba, avec une proportion de 40 %. Raymond Maynard est le maire de ce village. Il réagit à ce chiffre. « Seulement? J’aurais imaginé plus! C’est pas mal quand même. » 

Raymond Maynard, maire de Saint-Pierre-Jolys. (photo : Raphaël Boutroy)

Pour justifier ce résultat, Raymond Maynard met en avant l’histoire de son village ainsi que l’attractivité que peut représenter Saint-Pierre-Jolys pour les francophones. 

« C’est facile à expliquer. Historiquement Saint-Pierre est un village qui a toujours essayé de garder sa culture francophone. Et c’est cette histoire qui attire. À Saint- Pierre, on grandit plutôt sur le bord francophone, et le bord bilingue aussi évidemment. Il y a aussi beaucoup d’anglophones qui ont cette ouverture et qui connaissent l’histoire du village. Je crois que la fidélité et la fierté que le village a pour la francophonie contribuent à faire grandir notre communauté et conserver notre français. » 

Raymond Maynard donne par ailleurs quelques exemples concrets qui selon lui ont permis de ne pas perdre le français. 

« Déjà, toutes nos correspondances qu’on envoie aux résidents ou aux médias doivent être en français en premier et en anglais en deuxième. Le plus possible, on essaie que le conseil municipal soit bilingue. On a aussi au village un détachement de la GRC qui est bilingue. Si nous n’avions pas une forte présence francophone, nous ne l’aurions pas eu. Cette forte présence fait aussi que nous avons été choisis il y a plusieurs années pour que l’École communautaire Réal-Bérard fasse partie de la DSFM. On a aussi une école d’immersion, mais nous n’avons pas d’école anglaise. Nous pensons donc toujours à cette question francophone quand nous prenons des décisions. » 

| La vitalité vs les chiffres 

À la lumière des récentes données, la francophonie n’est donc pas à son avantage. Mais derrière les chiffres, il y a aussi la réalité, difficile à calculer, des communautés francophones minoritaires. Au rural, comme à Saint-Pierre-Jolys, ou même en ville, il reste difficile de jauger la vitalité d’une communauté. 

« Non, les chiffres ne disent pas tout. Ils montrent une certaine vitalité qu’on peut appeler démo-linguistique. En revanche, ça n’explique pas ce qu’il se passe sur le terrain. Puis le fait justement d’une diminution démographique peut, à l’inverse, entraîner des efforts supplémentaires pour se mobiliser, maintenir sa place et garder les communautés bien vivantes », explique Étienne Rivard. 

Même constat pour Daniel Boucher qui appelle à voir plus loin que ces chiffres bruts. « Ça ne mesure pas la vitalité de notre communauté ou de ce qu’il se passe chaque jour. Ce n’est pas un portrait complet et au contraire, ça nous incite à agir et faire encore plus. » 

(1) Me Mark Power évoque le jugement de la Cour d’appel fédérale publié le 28 janvier 2022 qui fait référence à la minorité linguistique francophone de Colombie-Britannique. Plus d’informations : https://www.fca-caf.gc.ca/fca-caf/pdf/A-182-18-Sommaire-FR.pdf 

ENCADRÉ

Un chiffre qui fait débat 

Selon un article publié par nos collègues de Francopresse, le chiffre de 3,3 %, évoqué plus haut, qui représente le taux de francophones hors Québec, est à prendre avec un certain recul. 

En effet, Statistique Canada, contrairement au recensement de 2016, et sans en faire officiellement l’annonce, n’a pas inclus la moitié des personnes qui ont le français et l’anglais comme premières langues officielles. 

Si Statistique Canada avait conservé la même présentation des données, le poids démographique rapporté des francophones en situation minoritaire aurait plutôt été de 3,5 %. 

Interrogé par Francopresse, Bertrand Ouellet-Léveillé, analyste principal à Statistique Canada, explique qu’«on a publié le tableau au complet, avec chacune des catégories séparées [“anglais seulement” ; “français seulement” ; “anglais et français”, NDLR]. Dans certains tableaux de 2016, il y avait des colonnes avec la catégorie [des minorités de langues officielles], mais depuis, on s’est dit que ce n’était pas notre rôle de définir ce qu’est une minorité de langue officielle, justement parce que plusieurs groupes utilisent des variables différentes». 

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