Alain Lachapelle travaille comme superviseur de l’approvisionnement à la mine de Flin Flon. Et parfois, il est Bijoux : une drag queen extravagante, colorée, qui adore faire rire le monde. La Liberté a rencontré, à Flin Flon, ce Franco-Ontarien d’origine, passionné de théâtre et d’art de la scène. 

Par Morgane LEMÉE – Collaboration spéciale

Alain Lachapelle fait défiler les photos de ses performances en drag queen. Perruque volumineuse et bouclée, robes tailleurs flashy, maquillage haut en couleur. À première vue, on ne l’aurait pas reconnu. Mais Bijoux est maintenant une figure presque emblématique de Flin Flon, à presque 800 km au nord de Winnipeg. 

Son nom de scène vient tout simplement de son premier animal de compagnie. Alain Lachapelle aime préciser : « Bijoux brille autant que tous les bijoux dans le monde, alors il fallait que ce nom soit au pluriel! » Pourtant, il y a quelques années encore, Alain Lachapelle n’osait pas donner vie à son personnage drag. « J’ai toujours eu envie d’essayer, mais je n’ai jamais eu les guts. Je n’étais pas assez confiant. Après la première Pride à Flin Flon, en 2017, je répétais à Jordana Ouelette de l’organisation que ce serait super de faire un drag show. Finalement, pour la troisième Pride en 2019, on l’a fait. Et c’est là que j’ai enfin décidé de sortir Bijoux. » 

Le premier Flin Flon Drag Queen Mermaid Pageant voit le jour, avec pour nom un hommage à l’ancien concours de beauté de la ville. Environ 200 personnes étaient présentes au bar The Unwinder pour applaudir les deux drag queens en compétition. Le prix à gagner? Des billets d’avion pour Winnipeg, que Bijoux a remportés. Une belle récompense pour la première performance drag d’Alain Lachapelle, à presque 37 ans. 

« C’est une belle motivation, mais je l’aurais fait anyway. Et c’était tellement le fun! Pendant la journée du concours, j’étais tellement nerveux. J’essayais de penser à tout plein d’excuses pour m’en sortir. Je me disais : Qu’est-ce qu’il va arriver? Je vais-tu me faire accoster à l’extérieur du bar? On ne sait jamais. Et ça s’est tellement bien passé. Zéro problème. La foule était incroyable. C’était même la meilleure foule de toutes les performances que j’ai faites! Depuis ce temps, à chaque opportunité possible, je sors Bijoux. » 

Promesse tenue. L’année suivante, Bijoux était elle-même animatrice du Flin Flon Drag Queen Mermaid Pageant. Chaque année, Alain Lachapelle trouve au moins une occasion de faire vivre Bijoux, que ce soit lors de défilés drag ou pour, exceptionnellement, la fête d’anniversaire de sa plus grande admiratrice. Toujours bénévolement, pour le plaisir. 

Alain Lachapelle. (photo : Jean-Baptiste Gauthier)

« Bijoux, pour moi, c’est vraiment un personnage, une performance. Ce qui est le fun dans le monde du drag queen, c’est que ça permet de se libérer, de se lâcher. Je mets mon maquillage, j’ai l’air sexy, puis je fais des jokes sales! (rires) Et puis, c’est la représentation. Une drag queen à Flin Flon, ce n’est pas tous les jours! » 

Depuis 2019, la scène drag de Flin Flon ne cesse de grandir avec, chaque année, davantage de participant.e.s au défilé de la Semaine de la Fierté. Des liens forts sont tissés avec le YXE Drag Collective, un collectif professionnel d’artistes drags de Saskatoon, qui a participé à la dernière Pride de Flin Flon, en juillet 2022. 

| D’Ottawa à Flin Flon 

C’est l’amour qui a conduit Alain Lachapelle à Flin Flon, la ville d’origine de son mari, rencontré à Ottawa. L’expérience nord-manitobaine qui ne devait durer qu’un an s’est transformée en toujours. À cette époque, personne ne l’aurait faire croire à Alain Lachapelle. 

« Beaucoup de mes amis étaient un peu inquiets : un couple gai qui s’en va au milieu de nulle part, dans une petite ville minière… Mais la minute où je suis arrivé, j’ai été chaleureusement accueilli. J’adore la vie ici. Et puis il y a une vraiment belle communauté artistique (voir encadré) à Flin Flon. C’est très spécial. » 

Alain Lachapelle démystifie les préjugés que l’on pourrait avoir quand on pense « drag queen au rural ». « Je pense qu’avec des émissions comme Ru Paul Drag’s Race, c’est devenu mainstream et le monde aime ça. Pour la parade de la Fête du Canada en 2020, on m’a demandé de participer comme Bijoux. Au début, j’étais un peu réticent, je me demandais comment les gens allaient réagir. Tout le monde a été si chaleureux. Ni mon mari, ni moi ne nous sommes sentis inconfortables, visés ou autre à Flin Flon. Jamais. » 

Des performances drag, il y en a pour tous les goûts : danse, chant, fashion… Mais ce qu’Alain Lachapelle préfère avec Bijoux, c’est la comédie. Sûrement une influence de ses années de théâtre. « Être au micro, être drôle, le rapport avec la foule. C’est là-dessus que j’ai envie de me concentrer. » 

Dans le futur, Alain Lachapelle souhaite alors développer davantage de comédie, en créant des soirées de stand up par exemple. Et de continuer de faire vivre Bijoux et les joies du drag. 

« Je pense qu’il y en a beaucoup qui aimeraient essayer, mais qui n’osent pas. Aux jeunes qui veulent se lancer, dans le drag ou d’autres performances, j’ai juste envie de dire : Fais-le! À 100 %. Fais autant que tu peux, et amuse-toi surtout. Même si tu n’es pas certain, c’est bien d’essayer. Moi-même, entre la première fois que je me suis mis en drag et aujourd’hui, il y a beaucoup d’évolution. Faut se lancer dans les choses qu’on aime et qu’on veut faire. » 

 

Flin Flon : une scène artistique épatante 

Parfois, Alain est impliqué dans tellement d’activités à Flin Flon, qu’il a besoin d’une pause. « Mais c’est un bon problème à avoir », dit-il. Il faut dire que la culture et les arts sont très vivants à Flin Flon. En 2018, la ville s’est placée deuxième au rang national (après Winnipeg et avant Toronto) pour le nombre d’événements culturels offerts gratuitement lors de la Fête de la Culture (Culture Days). 

Alain Lachapelle fait partie de ceux qui vivent et font vivre la communauté artistique. « Il y a tellement de choses qui se passent, comme des concerts, des évènements, des ateliers. Début août, il y avait le Flin Flon Blueberry Jam par exemple, un très bon festival de musique. On a rassemblé environ 4 000 personnes sur la fin de semaine. 

« Il y a beaucoup de comités qui font partie du Flin Flon Arts Council : la chorale, des groupes d’arts visuels ou de danse, le comité Pride aussi. J’ai été épaté quand je suis arrivé ici, en 2013. Tout de suite, j’ai passé des auditions pour rejoindre la troupe de théâtre communautaire, Ham Sandwich. Depuis, je suis très impliqué dans le théâtre d’ici. On fait deux représentations à l’année. ».