À la fin du mois de juillet, le ministère fédéral des Femmes et de l’Égalité des genres (FEGC) a discrètement dévoilé un plan ministériel prévoyant une réduction de son budget de 80 % au cours des trois prochaines années. Cette annonce, passée presque inaperçue, inquiète profondément les organisations œuvrant à la défense des droits des femmes et des communautés minoritaires.
Le FEGC est le principal ministère chargé de promouvoir l’égalité des genres, de financer les initiatives contre la violence sexiste, de soutenir la sécurité économique des femmes et de renforcer les services destinés aux populations marginalisées. Une telle coupe représenterait donc, pour beaucoup, un recul historique.
Un impact direct sur les plus vulnérables
Selon le site web du gouvernement canadien, les dépenses réelles pour les responsabilités essentielles et les services internes du FEGC pour 2023-2024 ont été de 320 898 881 $.
Et, alors que les dépenses prévues pour 2025-2026 sont de 407 142 146 $, celles prévues pour 2027-2028 chutent à 76 266 802 $.
De même, alors que l’ombre d’équivalents temps plein réels en 2023-2024 était de 475, le montant prévu pour 2027-2028 est de 254.
Selon le gouvernement, « la diminution du financement des dépenses prévues pour 2027-2028 est principalement attribuable à la fin prévue du financement à durée limitée provenant : du budget de 2022 pour collaborer avec les provinces et les territoires pour mettre en œuvre le Plan d’action national pour mettre fin à la violence fondée sur le sexe; du budget 2022 pour renouveler le Fonds de projets 2ELGBTQI+; de l’énoncé économique de l’automne 2024 pour le Fonds d’équité menstruelle. »
Nour Enayeh, présidente de l’Alliance des femmes de la francophonie canadienne (AFFC) depuis 2021, se dit profondément préoccupée par les répercussions de cette décision sur les femmes déjà vulnérables.
« Il s’agit d’une perte énorme, car nous savons que la situation de nombreuses femmes est très précaire à l’heure actuelle, en particulier celles issues de minorités. Cela ne fera qu’aggraver la situation déjà compliquée dans laquelle se trouvent les femmes à travers tout le pays. »
L’AFFC, quant à elle, est une organisation féministe à but non lucratif qui vise à soutenir les femmes franco- phones du Canada. Existant depuis plus de 100 ans, elle compte 14 associations réparties dans neuf provinces et un territoire.
Les organismes financés par le FEGC offrent une gamme de services allant de l’hébergement d’urgence pour les victimes de violence conjugale à des programmes de formation professionnelle, en passant par des campagnes de sensibilisation sur la sécurité et la santé. Selon Nour Enayeh, toucher à ces services, c’est mettre en danger un nombre considérable de vies.
« Les services et les projets qui subiront des coupes budgétaires concernent la moitié de la population, ce qui nous donne l’impression que le gouvernement ne prend pas au sérieux les droits et la sécurité des femmes. »
Intérêts contradictoires
Interrogée sur les raisons qui pourraient expliquer une telle décision, la présidente de l’AFFC reconnaît ne pas avoir toutes les réponses.
« Quant à la motivation derrière cette réduction des fonds, je ne peux en être certaine. Mais ce n’est certainement pas la première fois que nous voyons le gouvernement cibler les services destinés aux minorités et aux femmes lorsqu’il est confronté à des difficultés budgétaires. »
Elle insiste sur le fait que ces réductions, loin de générer des économies réelles, finissent souvent par coûter plus cher.
« Lorsque ces services perdent leur financement, cela entraîne davantage de pertes à long terme, car il faut faire face à leurs répercussions. »
Un double fardeau
Au sein de la communauté francophone, la situation est particulièrement critique. Les femmes francophones, souligne Nour Enayeh, vivent souvent à la croisée de plusieurs vulnérabilités.
« Les services francophones pour les femmes sont déjà extrêmement rares et sous-représentés, ce qui les place dans une situation difficile. Pendant la pandémie, cela s’est manifesté très clairement : leurs emplois ont été les premiers touchés, leur situation financière a été immédiatement affectée et leur stabilité a été particulièrement menacée. »
Dans plusieurs provinces, les ressources d’aide aux femmes francophones sont quasi inexistantes.
« Il y a un manque partout au Canada, en particulier pour celles qui vivent en milieu rural, qui sont nouvelles arrivantes, ou qui sont déjà dans une position vulnérable. La situation est encore pire lorsqu’on considère la violence faite aux femmes, car elles ne disposent déjà pas de ressources suffisantes pour être protégées ni d’hébergements suffisants pour sortir de situations difficiles. »
Un appel à la mobilisation
Face à cette annonce, l’AFFC n’entend pas rester les bras croisés. L’organisation a déjà transmis un mémoire au ministre des Finances et entame des discussions avec ses membres dans tout le pays pour coordonner un message collectif.
Nour Enayeh lance également un appel pressant à la population.
« Ce que nous voulons vraiment, c’est que la population contacte ses députés pour leur faire part de son désaccord et pour leur demander un meilleur soutien. Aujourd’hui plus que jamais, les femmes et tous ceux qui défendent leurs droits doivent s’entraider. »
Un enjeu de société
Pour l’AFFC et tous les autres organismes qui bénéficiaient d’un soutien gouvernemental, cette réduction budgétaire n’est pas simplement un ajustement financier. Elle remet plutôt en question des décennies de progrès dans la reconnaissance des droits des femmes et des minorités.
Si elle se concrétise, cette coupe pourrait fragiliser un réseau déjà sous pression, réduisant l’accès à des services vitaux pour des milliers de femmes et familles au Canada.