Par Laurent GIMENEZ

Quel est le point commun entre les mots suivants : sport, cobalt, algèbre, embarcation, toboggan? Vous l’avez peut-être deviné : tous sont empruntés à des langues étrangères, à savoir l’anglais (sport), l’allemand (Kobalt), l’arabe (al-jabr), l’espagnol (embarcación) et l’algonquin (odabaggan).

La langue française est constituée essentiellement de mots d’origine latine (environ 80 %) ou grecque (2 à 5 %). Sur ce socle se sont greffés, au fil des siècles, près de 15 % de mots empruntés à une multitude d’autres langues. Parmi celles-ci, les principales contributrices au lexique français sont, par ordre d’importance : l’anglais, l’italien, les langues germaniques (y compris l’allemand), l’arabe et l’espagnol.

Ce qui caractérise un emprunt à une langue étrangère, c’est son intégration harmonieuse et durable à la langue d’accueil. Cette intégration passe souvent par un changement de forme (francisation) et aussi, parfois, par un changement de sens. Prenons l’exemple du mot anglais packet-boat, qui désignait autrefois une embarcation transportant du courrier et des passagers. Dès le 17e siècle, il a été francisé en « paquebout », « paquebouc » et – seule forme subsistante – « paquebot ». Cette évolution morphologique s’est accompagnée d’un changement de sens, puisque le mot « paquebot » désigne aujourd’hui un grand navire de transport de passagers, souvent dans le cadre d’une croisière (en anglais, on parle de liner ou steamer).

Alors, qu’est-ce qui distingue un emprunt d’un anglicisme? Contrairement à l’emprunt, l’anglicisme est perçu comme un corps étranger qui, souvent, disparaît de l’usage après quelques années ou décennies. C’est le cas des expressions five o’clock ou high life, populaires chez les francophones à la Belle Époque, mais aujourd’hui reléguées aux oubliettes. Rien à voir avec des emprunts bien implantés, comme « film », « sentimental » ou « confortable », dont on ne se rappelle même plus l’origine anglaise. En résumé, un emprunt, c’est un anglicisme qui a réussi.

Il n’est pas toujours aisé de distinguer un anglicisme d’un emprunt, surtout lorsque l’anglicisme prend la forme d’un « faux ami », c’est-à-dire un mot français qui présente une similitude de forme avec un mot anglais, mais qui n’a pas le même sens. Par exemple, « librairie » est un faux ami quand on l’emploie à tort dans le sens de « bibliothèque », sous l’influence de l’anglais library. Chacune des phrases ci-dessous contient un seul anglicisme. Essayez de le trouver.

1. Julie est très versatile : elle est à la fois médecin et cultivatrice de melons d’eau!

2. Martin n’a pas pu enregistrer sa fille au tournoi parce qu’elle avait oublié d’apporter sa batte de baseball.

3. Après l’accident, le propriétaire de l’autocar a dû payer un déductible très élevé.

4. Jules est désappointé : la juge l’a déclaré coupable malgré l’absence d’évidences.

5. Nous avons tentativement fixé la prochaine fin de semaine pour aller faire du camping.

Réponses

1. « Versatile » est un faux ami quand on l’emploie au sens de « polyvalent », « aux talents variés », etc., sous l’influence de l’anglais versatile. En français, « versatile » a une valeur péjorative et signifie « changeant », « inconstant ». Notons que, contrairement aux apparences, « melon d’eau » n’est pas un calque de watermelon.

2. Dans cette phrase, enregistrer est un faux ami. En français, on enregistre des choses, mais on inscrit des personnes. « Batte » est un vieux mot français dérivé de « battre ». « Baseball » est un emprunt à l’anglais bien établi en français, tout comme d’autres noms de sports, tels que handball, football, basketball.

3. En français, « déductible » est uniquement un adjectif signifiant « qui peut être déduit » (ex. : dépense déductible des impôts). C’est un faux ami quand on l’emploie au sens du mot « franchise », sous l’influence de l’anglais deductible. Quant au mot bien français « autocar », formé de auto- et car (abréviation ancienne de carrosse), c’est un véhicule interurbain adapté aux grandes distances. Il se distingue de l’« autobus » qui circule dans une seule région urbaine sur des distances plus courtes.

4. « Évidence » au sens de « preuve » est un faux ami inspiré de l’anglais evidence. « Désappointer » est un vieux mot français qui a inspiré l’anglais disappoint et ses dérivés.

5. « Tentativement » est un calque de l’anglais tentatively. On l’emploie à tort dans le sens de « provisoirement », « à titre d’essai » ou « avec hésitation ». « Camping » est un emprunt à l’anglais intégré au français depuis le début du 20e siècle.