Deux noms, deux parcours et deux héritages qui témoignent, chacun à leur manière, de la francophonie manitobaine.
L’un est arrivé au Manitoba en provenance du Sénégal avant de devenir, au fil des décennies, l’une des figures incontournables de la francophonie manitobaine.
L’autre incarnait un engagement métis francophone profondément enraciné dans la province.
Leurs noms se retrouveront désormais côte à côte dans la toponymie de Saint-Boniface.
Envisagée pour le 17 septembre, la cérémonie d’inauguration de l’avenue Ibrahima Diallo et de la rue Paulette Duguay a été reportée en raison de retards dans les travaux.
Organisée par le promoteur Olexa Developments, elle devrait avoir lieu « au cours du mois d’octobre, une fois les travaux sur la rue Marion achevés », sur invitation seulement, indique Robert Scaletta, responsable du développement.
Ces deux nouvelles voies s’entrecroisent dans le quartier du Château d’eau, aménagé sur l’ancien site de Canada Packers à Saint-Boniface, entre la rue Archibald et le boulevard Lagimodière.
De l’idée à la rue
À l’origine de ces dénominations, le choix du promoteur de ne pas s’en tenir aux noms fournis par la Ville lors du développement du site.
« Avec mon urbaniste, Susan Russell, de McGowan Russell Group, nous ne voulions pas retenir ces noms; nous voulions des noms qui reflètent le secteur. Nous nous sommes donc tournés vers la communauté et Matt Allard a en quelque sorte piloté la démarche. Il a pu faire émerger des noms qui résonnaient dans la communauté », précise Robert Scaletta.
C’est de cette consultation que sont ressortis les noms d’Ibrahima Diallo et de Paulette Duguay.
McGowan Russell Group les a ensuite proposés à la Ville pour le lotissement, avant que le comité Riel n’approuve leur ajout à la liste des noms réservés pour de nouvelles rues le 23 novembre 2021.
L’administration municipale s’était toutefois opposée à la mesure, craignant que des noms longs ou difficiles à prononcer et à épeler compliquent l’identification rapide d’un lieu lors d’un appel d’urgence.
Dans un article publié en 2024, La Liberté relevait que ces critères n’étaient déjà pas respectés par plusieurs voies existantes, citant notamment Awasisak Mēskanow et Lagimodière.
Paulette Duguay, décédée le 17 août 2025 à l’âge de 70 ans, défendait alors cette richesse phonétique : « C’est ce qui nous rend uniques, c’est ce qui ce qui fait la beauté du Canada. »
Un honneur accueilli avec modestie
Interrogés dans le cadre de ce même article, les deux concernés avaient accueilli la nouvelle avec surprise et modestie.
Paulette Duguay, alors présidente de l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba (UNMSJM), n’en revenait pas : « Je me doute que c’est une reconnaissance de ma contribution envers les Métis francophones du Manitoba. […] Vraiment, ce n’est pas juste moi qui mérite cette reconnaissance-là. Je l’accepte volontiers, mais avec à l’esprit tous ceux qui étaient là avant moi. Je pense en particulier à ma mère, à mes grands-parents, je les porte toujours avec moi, donc je partage l’honneur avec eux aussi. »
De son côté, Ibrahima Diallo accueillait la nouvelle avec gratitude, remerciant entre autres les conseillers Mathieu Allard et Brian Mayes, qui avaient défendu le dossier, ainsi que les communautés francophone et africaine du Manitoba : « Cette reconnaissance est aussi la vôtre. […] Ce geste traduit pleinement le fait que nous avons tous et toutes notre place dans notre terre d’accueil. […] C’est un message d’espoir pour toute la société manitobaine, et ce pour des générations à venir. »
Deux parcours au service de la francophonie
Arrivé du Sénégal au Manitoba en 1984, Ibrahima Diallo est devenu au fil des décennies une figure incontournable de la francophonie manitobaine, multipliant les engagements au sein d’organismes et d’initiatives communautaires.
Professeur de biologie pendant près de 40 ans à l’Université de Saint-Boniface, il en a été le premier doyen d’origine africaine de la Faculté des arts et des sciences, d’administration des affaires et de service social, de 2000 à 2010.
Il a également présidé de 2006 à 2011 la Société franco-manitobaine, devenue depuis la Société de la francophonie manitobaine dans une volonté d’inclusivité.
Premier président noir et premier président issu de l’immigration de l’organisme, il a aussi œuvré à l’accueil et à l’intégration des nouveaux arrivants, notamment en fondant l’Amicale de la francophonie multiculturelle du Manitoba en 1999-2000.
Native de Saint-Boniface, Paulette Duguay a pour sa part consacré une grande partie de son engagement à la défense de la culture et du patrimoine métis francophones.
Membre du conseil d’administration de l’UNMSJM dès 2008, elle en a assuré la présidence de 2014 à 2024, une décennie au cours de laquelle l’organisme est passé d’un fonctionnement bénévole à une structure dotée d’un financement récurrent et de personnel.
Pour Richard Turenne, directeur général de l’UNMSJM, donner aujourd’hui le nom de Paulette Duguay à une rue permet de prolonger la mémoire de cette « matriarche pérenne, perpétuelle », dont il retient surtout la générosité et le sens de l’accueil.
« D’avoir une rue à son nom ajoute une autre dimension : celle de nommer nos femmes dans l’histoire de la francophonie, y compris la francophonie métisse, et de reconnaître l’importance des femmes comme cheffes dans le leadership communautaire. Avoir un emplacement physique, comme une rue à son nom, aidera aussi à continuer à chanter sa chanson, comme on dit, à raconter ses exploits, la personne qu’elle était et ce qu’elle représente encore comme symbole de cette fierté métisse qui perdure de génération en génération. »

