L’étincelle du dialogue entre les communautés noires et autochtones a pris une place prépondérante durant le 5e Sommet pancanadien des communautés noires pour l’éradication de la discrimination raciale, qui s’est déroulé à Winnipeg en septembre, au Centre des congrès RBC, sous le thème « Ensemble, allons de l’avant ».
Se rassembler pour contribuer à la guérison, tel est l’objectif poursuivi par la Fondation Michaëlle Jean, l’instigatrice de l’évènement.
Noirs et Autochtones. Deux histoires distinctes marquées par des réalités qui se croisent.
Leurs vécus sont empreints de colonialisme, d’oppression, de marginalisation, mais aussi de résilience.
Ces deux groupes ont souvent travaillé en silos, mais poursuivent aussi des objectifs communs : la reconnaissance, la guérison et la justice.
Pour lancer ce dialogue lors de ce sommet, la cofondatrice de la Fondation Michaëlle Jean dit avoir dépassé des mises en garde, notamment du gouvernement, visant à perpétuer la tradition de placer les Noirs et les Autochtones dans deux filières différentes.
La cofondatrice n’a toutefois pas souhaité préciser de quelle institution gouvernementale provenaient ces mises en garde, de sorte qu’il n’a pas été possible pour la rédaction de solliciter sa version des faits.
De l’avis de Michaëlle Jean, cette notion de « filière est « dérangeante ».
« Le dialogue entre Noirs et Autochtones est crucial parce que, d’une part, quand on parle d’éradication de la discrimination raciale, les communautés les plus affligées par le racisme sont les communautés autochtones et les communautés noires. Nos histoires sont distinctes. Les Autochtones de ce pays, les Premières Nations, Inuits et Métis, sont finalement dans leur lieu », revendique-t-elle.
Les Noirs et les Autochtones partagent des séquelles.
« Ces populations ont néanmoins été dépossédées de leur culture, de leur langue et de leur territoire par les empires coloniaux. En ce qui concerne les Noirs, nous sommes issus de déportations massives de dizaines de millions d’hommes et de femmes du continent africain qui ont été amenés dans les Amériques pour être réduits en esclavage. Et dans ce sentiment de dépossession et de déshumanisation, il y a une rencontre qui se fait entre Autochtones et Noirs », clarifie Michaëlle Jean.
« Les personnes noires ont été prises pour cibles, marginalisées, dépossédées de leurs terres ; nous avons vécu de nombreuses expériences de violence. Plus important encore, nous avons aussi des expériences de revitalisation culturelle, de reconstruction de nos vies et, surtout, de reconquête de notre langue, de notre culture et de notre identité », ajoute Niigaan Sinclair, professeur au Département d’études autochtones à l’Université du Manitoba.
Sur le chemin de la vérité
Le dialogue permet aussi d’échanger sur ces blessures et d’établir la vérité.
« Quand on dit réconciliation, c’est le vivre-ensemble, croit Michaëlle Jean. La violence qui a été faite aux peuples autochtones dans ce pays est innommable : le retrait des enfants, l’enfermement des petits dans les pensionnats autochtones, les violences que ces enfants ont vécues, c’est inimaginable. Et on sait qu’en Nouvelle-Écosse, il y a eu aussi un pensionnat pour enfants noirs. Donc, il y a beaucoup de choses qu’on peut partager. »
Ici, Michaëlle Jean fait certainement référence au Nova Scotia Home for Colored Children, une institution de protection de l’enfance créée en 1921 pour accueillir des enfants noirs, alors largement exclus des autres établissements de la province.
D’anciens résidents y ont rapporté de graves mauvais traitements et de la négligence.
Sans être l’équivalent du système des pensionnats autochtones, cette histoire permet à Michaëlle Jean de faire un parallèle entre des expériences distinctes marquées par le racisme institutionnel, la séparation familiale et les violences subies par des enfants au sein d’institutions.
« Le colonialisme a eu cette approche, ces empires coloniaux, de nous déshumaniser. Nous déshumaniser, s’emparer de nos biens, détruire et effacer nos cultures, s’en prendre à nos langues, c’est terrible. Donc, quand nous unissons nos voix pour dire cette chose-là, je pense que, de part et d’autre, ça nous permet d’avancer et de peser davantage dans la balance », renchérit Michaëlle Jean.
Pour Niigaan Sinclair, prétendre qu’on devrait se guérir uniquement du racisme véhicule une idée simpliste des injures.
« Je pense que ce serait simple de dire racisme, mais en réalité, c’est beaucoup plus complexe : nous avons tous été confrontés à la désinformation, à la violence et à l’ignorance quant à notre identité en tant que peuple, de la part de ceux avec qui nous avons interagi », cite-t-il.
Toutes les voix comptent
Michaëlle Jean juge que le dialogue entre Noirs et Autochtones est essentiel et critique la réticence de « fonctionnaires » qui ont tenté de lui imposer une frontière à ne pas franchir lors de la préparation du 5e Sommet pancanadien des communautés noires, lorsqu’elle a voulu réunir les Noirs et les Autochtones.
« C’est un scandale que d’essayer d’empêcher des gens, des êtres humains, de se rencontrer et d’échanger aussi sur ce qui pèse comme héritage sur leurs épaules et ce vécu très lourd que nous avons de part et d’autre », affirme-t-elle.
Entendre les voix autochtones et les voix des Canadiens noirs permet de mieux comprendre le pays.
« Cela nous fait comprendre que le Canada n’a pas commencé en 1867. C’était un endroit très complexe où des gens du monde entier se sont réunis pour s’engager par traité et pour bâtir une relation durable, définissant ce que signifie être Canadien. Et je crois que, pour comprendre ce que signifie être Canadien, il faut entendre toutes les voix… », propose Niigaan Sinclair.
Les perspectives sont ouvertes
« Cela marque un tournant, je crois, dans la maturation des relations entre les Canadiens noirs et les peuples autochtones. Ce partenariat, qui commence à peine à se concrétiser, s’inscrit pleinement dans la lutte contre le colonialisme et l’oppression, mais aussi dans l’affirmation de notre véritable identité », conclut Niigaan Sinclair.




