Dans les communautés francophones et acadiennes du pays, la question peut se poser : cette victoire signifie-t-elle quelque chose de concret pour les 3 millions de francophones hors Québec?
D’emblée, Félix Mathieu, professeur au Département de droit de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), où il enseigne la politique canadienne, indique que la francophonie hors Québec a été « un enfant pauvre du débat » pendant la campagne, même si le sujet reste central pour le Parti Québécois (PQ).
Les attentes de la FCFA
Pour Liane Roy, présidente de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada, ne doute pas qu’il faille saisir l’occasion.
« Il faut que la FCFA ou les communautés tendent la main au prochain gouvernement », a-t-elle déclaré à La Liberté.
« Le Québec n’est pas seul comme francophone », rappelle-t-elle, en invoquant les 11 millions de francophones du pays.
Selon Liane Roy, l’arrivée de Paul St-Pierre Plamondon, dans un contexte géopolitique tendu, devrait donner plus d’échos aux dossiers linguistiques.
« On va entendre parler beaucoup plus de la langue, de l’importance du développement des relations commerciales et économiques en français », prédit-elle.
La FCFA, voix de 2,8 millions de Canadiens et Canadiennes d’expression française dans neuf provinces et trois territoires, avait d’ailleurs lancé pendant la campagne un mémoire, Pour un partenariat stratégique renouvelé entre le Québec et les communautés francophones et acadiennes du Canada, qui réclamait une coopération politique et institutionnelle accrue et un budget annuel récurrent de 12 millions $.
Wab Kinew a félicité Paul St-Pierre Plamondon
Au Manitoba, où le français est présent depuis 1870 dans les institutions législatives et judiciaires, le premier ministre Wab Kinew a rapidement tendu la main à Paul St-Pierre Plamondon et l’a félicité.
Il espère le rencontrer sous peu à Ottawa et « trouver beaucoup de choses à faire ensemble ».
Sur la souveraineté, il a entendu que « l’avenir du Québec serait un avenir français », et il est « tout à fait d’accord que le fait francophone serait toujours une partie du futur du Manitoba ».
Le Livre bleu dresse un constat sévère
Le Livre bleu sur l’indépendance du Québec, publié par le Parti Québécois entre 2025 et 2026, consacre un chapitre entier à la langue.
L’un des passages s’intitule La langue française n’a aucun avenir au Canada.
Il s’appuie sur le recul du poids des francophones, passé de 31 % en 1871 à 19,6 % en 2021, et à 3,3 % hors Québec.
Il propose aussi, en cas d’indépendance, un « parcours privilégié et accéléré » vers la citoyenneté québécoise pour tout citoyen francophone du Canada ayant étudié en français au primaire et au secondaire.
Pour Félix Mathieu, cette mesure divise le mouvement indépendantiste.
« Ce que ça sous-tend, ou plutôt ce que ça ne sous-tend pas, c’est d’avoir consulté les premiers intéressés », observe-t-il.
Les communautés la voient d’un œil critique « un peu paternaliste » : « L’idée n’est pas de trouver le salut, la providence dans le Québec ».
Sur l’hypothétique souveraineté, Félix Mathieu croit qu’un Québec indépendant se sentirait « un devoir, une certaine responsabilité » envers « cette francophonie minoritaire ».
« Ça ne veut pas dire que les communautés francophones existantes qui ont appris justement à tisser leur propre réseau socio-politique et à finalement évoluer dans le Canada contemporain, elles voudraient nécessairement que le Québec joue ce rôle-là, mais je crois que le Québec voudrait le jouer », ajoute Félix Mathieu.
Par ailleurs, l’expert ne croit pas à l’abandon du bilinguisme officiel, qui « demeure un principe auquel on tient à cœur » et fait partie de « l’ADN politique » du Canada, mais prévient : « la francophonie au Canada serait encore plus fragile ».

Coup de projecteur sur les communautés francophones?
Liane Roy préfère ne pas spéculer : Paul St-Pierre Plamondon a promis de ne pas tenir de référendum dans le contexte actuel, et son gouvernement minoritaire ne lui donne pas les coudées franches. Félix Mathieu le confirme : le PQ s’était engagé à attendre la fin de la présidence de Donald Trump, au-delà de la durée de vie du gouvernement.
Le professeur, qui a également travaillé au département de science politique de l’Université de Winnipeg, reste prudent : « En l’état actuel des rapports de force à l’intérieur du Québec, ça risque de fragiliser la place de la francophonie canadienne », le PQ ayant historiquement été « frileux » à l’idée de défendre les communautés de langue officielle en situation minoritaire.
« Il y a beaucoup d’évènements qui doivent se produire avant qu’on arrive à cette discussion-là.
On va miser sur les collaborations, les partenariats possibles », dit Liane Roy, qui entrevoit aussi un autre effet : « Les provinces et territoires vont vouloir s’occuper de leur population francophone un peu plus. On va parler beaucoup plus des communautés francophones. »
La Liberté a tenté de rejoindre les représentants du Parti Québécois, mais n’avait pas reçu de réponse à l’heure de passer sous presse.




