Dans le sillage de la journée mondiale de lutte contre le VIH, la situation au Kenya est alarmante. Derrière les coupes budgétaires américaines, ce sont des vies qui s’effondrent. À Nairobi, des cliniques soutenues par l’Université du Manitoba n’ont d’autre choix que de cesser leurs activités.
« Sept de nos cliniques ont fermé. »
L’amertume est palpable dans la voix de la docteure Julie Lajoie, professeure adjointe au département de microbiologie médicale et des maladies infectieuses de l’Université du Manitoba.
Au mois de juillet 2025, Donald Trump ordonnait la dissolution de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID).
Avec un budget annuel de 42,8 milliards $ en 2025, l’USAID représentait à elle seule 42 % de l’aide humanitaire mondiale.
À noter, à titre de rappel, que dans la semaine qui suivait son arrivée au pouvoir, le président américain retirait son pays de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dont les É-U étaient les plus gros contributeurs.
Ces décisions, sans surprises, ont eu des conséquences importantes à l’international. Notamment au Kenya, où l’Université du Manitoba collabore depuis 45 ans, à la mise en place de stratégies de prévention et de traitement du VIH et autres maladies sexuellement transmissibles.
La collaboration entre l’Université du Manitoba et le Sex Worker Outreach Program (SWOP) avait permis la création de 11 cliniques dans la capitale Nairobi.
Sept de ces cliniques étaient dédiées entièrement aux travailleuses du sexe et aux hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes.
Le financement de ces cliniques provenait du President’s Emergency Plan for AIDS Relief (PEPFAR). Un financement désormais interrompu.
« Grâce à un don privé et l’aide financière de l’Université, nous allons pouvoir garder quatre cliniques ouvertes pendant encore un an », explique Dre Julie Lajoie.
« Notamment la clinique originale créée par le docteur Francis Plummer (à l’origine du projet). »
En dépit de ce dernier recours, la situation reste « dramatique ».
Au Kenya, le travail du sexe, au même titre que l’homosexualité, est illégal et ces cliniques leur assuraient un accès gratuit aux soins dans un milieu sécuritaire et sans jugement.
Ce sont environ 50 000 personnes qui bénéficiaient de traitement et de dépistage pour les maladies sexuellement transmissibles au sein de ces cliniques.
« Ces personnes-là sont très mal reçues dans les cliniques gouvernementales. Dans certains cas, on refuse même de les traiter. »
De plus, il faut noter que ces populations à haut risque n’ont généralement pas les moyens financiers nécessaires pour se payer les traitements requis. En raison de l’assèchement des fonds financiers, les services des cliniques se limiteront désormais au traitement des personnes qui vivent déjà avec le VIH.
Tout l’aspect de prévention et d’éducation doit être limité au minimum.
Au-delà d’assurer les salaires et les soins, le programme engageait également des « champions » chargés d’éduquer les communautés et lutter contre la stigmatisation autour du VIH.
« C’est aussi grâce à cela que l’on a vraiment pu faire changer les choses au Kenya. Ce modèle instauré par l’Université du Manitoba a été copié un peu partout dans le monde. Malheureusement, nous n’avons plus les moyens d’assurer ces choses-là. »
Sans prévention et éducation, les craintes sont très concrètes du côté de la docteure.
« On a de grandes chances de voir flamber les cas de VIH. On garde quatre cliniques ouvertes, mais Nairobi c’est très grand et pour certains se rendre dans nos cliniques ça représente une journée de travail. »
Les caisses sont donc en train de se vider et les solutions semblent manquer.
« On a fait beaucoup de demandes de subvention, mais la dernière pour laquelle nous avons appliqué avait reçu 300 autres demandes. Nous ne sommes pas les seuls dans cette situation. C’est très difficile. Nos fonds de recherche, par exemple les miens, peuvent permettre de payer une infirmière ou des conseillers parce qu’ils font partie intégrante de la recherche, mais je ne peux pas payer pour des médicaments. On ne lâche pas et on espère que l’on trouvera une solution, mais c’est très compliqué. »
La docteure regrette de voir plus de quarante ans de relation entre les communautés du Kenya et l’Université du Manitoba souffrir de la situation actuelle.
« Ça a changé des vies. Il y a un membre de la communauté qui est atteinte du VIH depuis 24 ans. Elle est en vie depuis 24 ans grâce à l’Université du Manitoba, grâce aux recherches que l’on fait. On a changé des vies. » C’est la santé, les vies de milliers de personnes qui sont désormais en danger.
« Le Manitoba a changé la lutte contre le VIH. Il y a eu de grandes découvertes grâce à ce groupe de recherche. Ce serait malheureux que le gouvernement provincial ou fédéral ne puisse pas nous aider à continuer. »
Selon la docteure, il faudrait mobiliser environ 1,2 million $ par année pour poursuivre les opérations dans les quatre cliniques restantes.
« Ce n’est pas énorme, mais je comprends aussi qu’il se passe beaucoup de choses en ce moment et que la santé mondiale ne soit pas une priorité. Mais il faut se dire que si les cas de VIH augmentent en Afrique, en Asie et en Europe de l’Est, il ne faut pas s’imaginer que nous sommes immunisés ici au Canada. »


