Annoncée le 9 mars par la ministre du Travail et de l’Immigration, Malaya Marcelino, la mesure obligera les employeurs manitobains relevant de la réglementation provinciale (notamment les commerces, entreprises privées, organismes, etc) à fournir gratuitement des produits menstruels, aussi appelés protections hygiéniques, à leur personnel début août 2026.

Dans son communiqué du 9 mars, le gouvernement affirme vouloir soutenir la dignité des travailleuses, améliorer leur sécurité physique et psychologique et lever un obstacle concret à la participation au travail.

Cette nouvelle mesure fait suite aux recommandations du rapport d’examen quinquennal de la Loi sur la sécurité et l’hygiène du travail publié en janvier 2025.

L’annonce s’inscrit dans un contexte plus large puisque depuis le 15 décembre 2023, les employeurs du fédéral doivent déjà fournir gratuitement des produits menstruels sur leur lieu de travail.

Les produits devront donc être offerts dans les salles de bain ou dans un autre lieu accessible. En ce qui concerne le respect du règlement, il sera vérifié dans le cadre des inspections déjà menées par la Direction de la sécurité et de la santé au travail.

Un problème documenté

Selon une enquête nationale menée en 2023 par Environics Research pour Femmes et Égalité des genres Canada, environ une femme ou personne menstruée sur six au pays, soit 17 %, a déjà vécu une situation de précarité menstruelle au cours de sa vie.

Souvent liées à des raisons économiques ou matérielles, la précarité menstruelle ce sont les situations dans lesquelles une femme ou une personne menstruée n’a pas accès à des protections menstruelles sûres, saines et en quantité suffisante.

Dans certains cas, cela pousse les personnes à utiliser des alternatives comme du papier, des mouchoirs ou des tissus, ou encore à prolonger l’utilisation d’une protection au-delà des recommandations de santé publique, généralement entre quatre et six heures, ce qui peut augmenter les risques d’infections ou de syndrome de choc toxique.

L’enquête d’Environics indique également qu’une personne menstruée sur quatre vivant dans un ménage gagnant moins de 40 000 $ par année affirme avoir déjà vécu une situation de précarité menstruelle.

Par ailleurs, toujours selon la même enquête réalisée en 2023, une personne menstruée sur cinq dit craindre de ne pas pouvoir payer ses produits dans les douze prochains mois et 15 % affirment que cette incapacité les a déjà empêchées de participer à des activités quo- tidiennes, y compris aller à l’école ou au travail.

Chez les plus jeunes, les difficultés sont encore plus marquées : 34 % des Canadiennes de moins de 25 ans disent avoir de la difficulté à payer leurs produits menstruels.

Répondre aux besoins visibles

« Pour Pluri-elles, c’est un peu une victoire en quelque sorte qu’au moins ça soit reconnu et que ça soit fourni. »

Pour Valérie Williamme, intervenante en développement familial et ancienne coordonnatrice du centre de ressources de Pluri-elles, cette décision provinciale officialise un besoin que les organismes constatent depuis longtemps.

Dans les locaux de Pluri-elles, des protections sont déjà mises à disposition dans les salles de bain ainsi que dans les espaces communs.

Valérie Williamme rappelle que Pluri-elles reçoit déjà des protections menstruelles gratuites depuis environ trois ans dans le cadre d’un partenariat provincial lié au programme Access for All. Period : « Il y a des femmes qui passent juste pour en prendre quand elles en ont besoin. Parfois elles viennent pour autre chose et elles en profitent. C’est discret, accessible, et ça enlève beaucoup de stress. »

Pour l’organisme, la formule est simple, un petit panier dans les salles de bain, un autre dans le couloir, et les femmes se servent lorsqu’elles en ont besoin.

Selon Valérie Williamme, certaines craintes d’employeurs quant à une utilisation excessive ne correspondent pas à ce qu’elle observe sur le terrain.

« Je ne pense pas que ça coûtera plus cher que le café.

« Honnêtement, nous on l’offre depuis trois ans puis on n’a pas ça du tout. Il n’y a pas besoin d’aller acheter plein de trucs super sophistiqués à la fois. On peut juste mettre un petit panier. »

Des estimations citées par le gouvernement du Canada indiquent que le coût cumulé des produits menstruels peut atteindre environ 6 000 $ au cours d’une vie, un montant qui peut être encore plus élevé dans certaines communautés où le coût de la vie est parfois plus élevé.

« Il y a des personnes, des familles qui ne savent même pas comment mettre à manger sur la table. Donc qu’est-ce qu’elles font? Elles s’organisent autrement puis elles n’en achètent pas parce que c’est comme secondaire  », explique Valérie Williamme.

Dans la mise en pratique, le fait que les produits soient visibles et accessibles, sans qu’il faille passer par une demande formelle, change la donne car « aller demander, on n’osera jamais demander, que ça soit disponible, c’est parfait », assure-t-elle.

Dignité, santé et bien-être

« Le fait d’en avoir à disposition pour les personnes dans les salles de bain, c’est la moindre des choses. »

Pour Valérie Williamme, c’est aussi une question de bien-être au travail. Elle évoque notamment des travailleuses occupant des postes à la caisse ou dans des environnements où il est difficile de quitter son poste rapidement.

« Il y a des femmes qui sont coincées pendant plusieurs heures, loin de leurs effets personnels. Dans ces moments-là, avoir accès à des protections sur place, ça change tout. »

Au-delà de l’accès matériel, la discussion pourrait aussi s’élargir à la diversité des expériences menstruelles : « Certaines personnes vivent des douleurs légères, d’autres ont des nausées, des migraines, des pertes très abondantes ou ont besoin d’un changement de vêtements. »

Dans ces cas-là, selon elle, la réflexion pourrait aller vers des accommodements comme le télétravail ou davantage de flexibilité lorsque les symptômes deviennent trop importants.

Sans commenter en détail l’annonce du 9 mars, Geneviève Latour, vice-présidente de l’Alliance des femmes de la francophonie canadienne, indique elle aussi entendre cette réalité parmi les enjeux liés à la santé des femmes.

« Toute la question de la santé des femmes, c’est quelque chose qui nous préoccupe de plus en plus. Quand on pense aux différents enjeux qui touchent spécifiquement la santé des femmes et comment ça doit être pris en considération dans les filets sociaux et dans les politiques qui sont bien en place. »

Au Canada, il n’existe pas de congé menstruel spécifique dans les normes fédérales du travail, contrairement à certains pays comme l’Espagne, où un congé médical pouvant aller jusqu’à trois jours par mois a été introduit en 2023, ou encore au Japon et en Corée du Sud, où des formes de congés existent.

À l’heure actuelle, le Manitoba est la seule province à rendre obligatoire l’accès aux produits menstruels dans les milieux de travail qui relèvent des règles provinciales.

Avec cette mesure, et quelques paniers de protections rendus obligatoires, la reconnaissance de la précarité menstruelle fait progressivement entrer dans le champ des politiques du travail une réalité longtemps traitée comme privée, personnelle, voire taboue.

« Ça fait partie de la vie, comme utiliser un stylo. On fournit parfois des blocs-notes au travail, pourquoi pas des protections », conclut Valérie Williamme.