À l’approche de cette reconnaissance, l’auteur-compositeur-interprète franco-manitobain revient sur une carrière guidée par la liberté, son lien profond au Manitoba francophone et les défis d’une carrière en français en contexte minoritaire.
« Une agréable surprise », c’est ainsi que Daniel Lavoie décrit ce prix, à quelques jours de la cérémonie, qui aura lieu au Centre national des Arts, à Ottawa.
Le Franco-Manitobain accueille cette reconnaissance avec plaisir, mais aussi avec un certain détachement.
« Ce n’est pas comme un Félix (1) ou une Victoire de la Musique (2), des prix pour lesquels on travaille, où l’on espère la reconnaissance de nos pairs. Je ne sais pas trop qui décide qui mérite ce prix, et je suppose que c’est un peu cela qui me rend perplexe. »
Construire sa liberté
Le parcours de Daniel Lavoie était loin d’être calculé.
« Je n’ai jamais été quelqu’un qui avait de grands buts ambitieux de carrière, je ne suis pas carriériste. »
Plutôt que de suivre un plan précis, il dit s’être laissé porter par les occasions, les ouvertures et les propositions qui se présentaient à lui.
S’il reconnaît avoir fait « quelques erreurs » en 60 ans de carrière, l’artiste estime avoir surtout suivi une ligne simple : faire ce qu’il aimait.
« Je me suis senti toujours très libre, je me suis imposé cette liberté. »
Le Franco-Manitobain ne présente pas cette liberté comme une absence de contraintes. Aller au bout d’un projet demande du travail, rappelle-t-il. Mais il a choisi la vie artistique, ce « métier merveilleux de liberté et de création », pour éviter les cadres imposés d’une carrière toute tracée.
« J’avais quand même voulu un métier où je n’avais pas les contraintes d’un patron, d’un horaire et d’un plan de carrière. »
Boucler la boucle
Originaire de Dunrea, dans le sud-ouest du Manitoba, Daniel Lavoie reste profondément attaché à ses origines. Ce lieu continue d’occuper une place centrale dans son cœur et dans son parcours.
« C’est mon village, c’est mon pays, c’est de là que je viens et c’est là que je vais me faire enterrer. »
Avec ses frères, il a d’ailleurs acheté des parcelles au cimetière du village. Une manière, pour lui, de revenir là où tout a commencé.
« Pour moi, ça va être bouclé la boucle, lance-t-il. Revenir dans mon pays où j’ai grandi, où j’ai connu le bonheur, où j’ai découvert la musique, où j’ai découvert la vie. Et puis où j’ai été très privilégié de vivre dans un petit village paisible, entouré de gens paisibles, gentils et bons, qui m’a donné énormément confiance à la vie. »
Par-delà les plaines
Souvent dépeinte comme un hymne pour les francophones de l’Ouest canadien, Jours de plaine n’a pourtant pas été une chanson facile à écrire pour Daniel Lavoie. Il décrit son succès comme un « coup de chance imposé ».
Née d’une commande de l’Office national du film (ONF) pour une série sur les francophones hors Québec, l’œuvre le fait hésiter pendant plusieurs mois avant qu’il se résolve à la composer.
« C’est une chanson que je ne voulais pas écrire parce que je trouvais que la réalité des francophones hors Québec était une réalité pour moi difficile, à la limite humiliante, parfois de citoyens de deuxième classe. »
Finalement, il dit avoir tenté de trouver un équilibre : faire une chanson qui dirait sa vérité sur la condition minoritaire, sans être trop provocante.
« Je suis parti du Manitoba parce que j’avais beaucoup de difficultés avec le côté minoritaire des francophones hors Québec, je n’arrivais pas à vivre cette minorité et ça me coûtait d’en parler. »
Son rapport au français et à l’anglais porte aussi la marque de son parcours franco-manitobain.
Pendant quelques années, Daniel Lavoie a chanté en anglais, sous l’impulsion d’un gérant qui espérait percer le marché anglophone. Une expérience qui ne faisait pas vraiment partie de ses plans.
« J’y allais à contrecœur. Mais en même temps, j’étais curieux de voir si c’était possible. »
Quelques albums suivront, dont l’un lui ouvre brièvement les portes du marché américain, avant qu’il ne décroche rapidement face à une industrie qu’il jugeait « carrément inhumaine ». Il ne fera plus de disque en anglais par la suite.
« C’était un passage, j’avais la capacité de le faire parce que j’avais appris ma musique en anglais autant qu’en français. »
Plus jeune, lorsqu’il jouait dans des groupes au Manitoba, il interprétait d’ailleurs des chansons dans les deux langues.
« C’est une des merveilles du bicéphalisme, du biculturalisme des Franco-Manitobains », estime-t-il.
L’atout bilingue
Cette expérience du bilinguisme nourrit son regard sur la relève francophone en milieu minoritaire.
Selon Daniel Lavoie, le choix d’une langue n’est pas seulement artistique : il dépend des conditions concrètes qui permettent de vivre de la chanson.
Aux jeunes artistes qui voudraient chanter en français en contexte minoritaire, il livre donc un conseil pragmatique, loin du cynisme.
Dans un marché restreint comme celui du Manitoba, l’anglais peut offrir davantage de chances de survivre dans le métier.
Faire carrière en français suppose, selon lui, de rejoindre un bassin francophone assez large, par exemple au Québec ou en France.
« Je suis certain que je n’aurais jamais gagné ma vie en chanson si j’avais décidé de [rester] chanter au Manitoba. »
Il faut, dit-il, des salles, des concerts, une industrie et un public suffisant, des bases que le Manitoba, malgré la générosité de son milieu, ne peut pas toujours offrir à de jeunes artistes.
« Si l’on veut faire 100 ou 150 concerts par année, ça prend absolument un endroit où il y a assez de salles et de gens pour survivre. »
Malgré cette lucidité, Daniel Lavoie insiste sur sa reconnaissance envers le Manitoba français. S’il a dû partir pour aller plus loin dans la chanson, c’est aussi là qu’il a trouvé l’élan nécessaire.
« C’est grâce au Manitoba que j’ai eu le courage d’aller ailleurs. C’est grâce aux amis et aux gens qui nous encouragent au début de notre métier qu’on arrive à avoir le courage d’aller plus loin. Et tout cela m’est venu du Manitoba français. »
(1) Prix créé en 1979 par l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ) pour promouvoir l’industrie québécoise du disque et ses artistes.
(2) Les Victoires de la Musique sont des récompenses musicales françaises.