Par Antoine CANTIN-BRAULT

Le grand écrivain autrichien Stefan Zweig avait dû quitter sa patrie à partir de 1934 pour fuir la montée de l’antisémitisme en Europe. Alors qu’il s’était établi avec sa femme au Brésil, il écrivit cette phrase en 1941 dans Le monde d’hier : « On se tient déjà moins droit […] quand on n’a pas sa propre terre sous les pieds ». Phrase puissante pour quiconque a dû s’expatrier. Phrase qui peut certainement résonner en ce Manitoba multiculturel rempli de personnes migrantes, comme ces 30 000 Ukrainiens qui s’y sont installés depuis 2022 pour fuir le conflit avec la Russie.

On peut tout de même relativiser la phrase de Zweig en fonction du sol d’arrivée. En prenant le cas du Manitoba, sur quel sol les personnes migrantes arrivent-elles et ce sol fait-il effectivement tenir moins droit? Ce sol, ou cette terre, livre son sens d’abord avec ses noms. Nigaan Sinclair, dans son livre Wînipêk, affirme que le terme « Winnipeg » renvoie au réseau hydrologique du Lac Winnipeg, réseau constitué d’une « eau trouble ». Et « Manitoba » nomme à la fois les pétroformes rocheuses du Witheshell et « la vie dans l’eau », évoquant le son des vagues.

Ainsi, la terre manitobaine renvoie, par les pétroformes, au monde sacré autochtone qui, en retour, met l’emphase sur l’importance de l’eau et des échanges possibles au travers d’elle. Les eaux sont troublées par le passage des peuples premiers, puis par le passage des migrants qui s’y installent. Le « sol » manitobain est donc mouvant, fluide, ce qu’ont d’ailleurs compris les premiers peuples par leur comportement nomade ou semi-nomade. La colonisation, par sa rationalisation du territoire à l’européenne, a tenté de « solidifier » cette terre, de lui imposer des contours fixes (par exemple en assignant à la Peguis First Nation une terre inondable sans mesure concrète pour remédier à la situation), mais cette terre continue de résister à sa domination.

La terre manitobaine, si elle se livre d’abord dans l’eau, est aussi grandement marquée par son climat : les grands froids forcent à une grande adaptation, tout comme les grandes chaleurs. Le monde manitobain change constamment, ce que l’on voit d’ailleurs au travers de sa faune et de sa flore. Les grands vents sont souvent intraitables et les aurores boréales ne cessent de danser.

Et le Manitoba fait partie des Prairies canadiennes, ensemble sédimentaire généralement plat, fertile au niveau agricole. Si l’on peut donc y trouver une source de subsistance importante, il faut néanmoins être ingénieux pour que cette source ne se tarisse pas. De plus, le sol généralement plat du Manitoba ne donne pas non plus de balises claires pour son habitation. Une énorme montagne oblige les humains à vivre dans sa vallée, ou un fleuve permettant aisément la navigation invite les humains à y installer un port, mais le terrain plat des Prairies laisse le choix, parfois arbitraire, aux humains de s’y installer et d’y vivre.

Ce qui ressort donc de tout cela est que le sol manitobain nous oblige constamment à la débrouillardise, à la réinvention, à la créativité. Sol mouvant, sol mouillé, sol plat ouvert à tous les possibles. La terre manitobaine nous fait obligatoirement tenir penchés, prêts à une nouvelle décision, à avancer, reculer ou faire un pas de côté.

Ce que nous dirions à Zweig est qu’au Manitoba on ne peut pas tenir droit, et que c’est une bonne chose. Certes, plusieurs migrants regrettent leur terre d’origine, mais pourront justement se réinventer au travers de l’impermanence créatrice des eaux troubles.