Par Antoine CANTIN-BRAULT

On parle depuis plusieurs années de l’intégration de l’« IA » (terme auquel je m’oppose, car il n’y a d’intelligence que naturelle) dans l’éducation. Le gouvernement du Manitoba travaille d’ailleurs actuellement à la rédaction d’un guide sur la façon de maximiser l’« IA » en éducation. Son idée est simple : l’« IA » offre de grandes possibilités qu’il faut mettre à profit, mais il faut éviter ses écueils. Pour éviter ses écueils, il faut revenir à la base : les moments de l’éducation.

Nous nous limiterons à trois moments de l’éducation, même s’il y en a plus. Le premier moment est celui de la normalisation. Une grande partie de l’éducation consiste à encadrer le comportement des élèves en vue de devenir des personnes fonctionnelles dans la société qu’ils habitent. Bien sûr, l’histoire nous a montré à plusieurs reprises que certains processus de normalisation étaient destructeurs : on n’a qu’à penser aux écoles résidentielles au Canada. La question de savoir ce que sont de bonnes pratiques de normalisation ne pourra être abordée ici, mais il reste que toute société repose sur un processus de normalisation qu’offre l’éducation et que s’il est bien fait, il sert la liberté plus qu’il lui nuit.

Le deuxième moment de l’éducation est celui de la formation. Par formation, il faut entendre l’apprentissage de techniques servant à manipuler des outils simples et complexes, ainsi que l’apprentissage de processus et de règles dans l’atteinte de résultat pratique. Il faut être formé au maniement du crayon pour écrire, à celui de l’ordinateur en ses différentes composantes pour produire un document de travail. Il faut connaître les règles de base d’un poème pour arriver à y exprimer quelque chose. L’expression poétique ne fait pas partie de la formation à proprement parler, mais elle repose sur une formation à la poésie.

Mais normalisation et formation n’ont aucun sens si elles ne sont pas rattachées au troisième moment de l’éducation : l’atteinte de l’autonomie des personnes. Normaliser pour normaliser est le propre des régimes tyranniques. Former pour former ne mène à rien d’autre qu’au règne de la technique à laquelle manque la pensée critique.

L’autonomie, c’est-à-dire dans les mots de Nietzsche parvenir à « devenir ce que tu es » est le moment le plus complexe et le plus difficile, et le plus important, de l’éducation. Il s’agit de devenir libre en atteignant tout son potentiel.

Quel rôle a à jouer l’« IA » dans ces trois moments de l’éducation? Si on peut lui trouver une utilité évidente dans le moment de formation, elle ne semble pas tout à fait pertinente dans les deux autres. Elle peut peut-être servir la normalisation, car elle est elle-même normative et uniformisante, mais qui voudrait qu’un enseignant fasse apprendre les valeurs et les règles de vie de l’école au travers de l’« IA », sans les contextualiser et sans en expliquer les nuances? Et l’« IA » nuit même directement au moment de l’autonomie. L’« IA » devient une béquille qui ruine la résilience intellectuelle et la pensée complexe.

En insistant fortement sur l’intégration de l’« IA » dans l’éducation, le gouvernement affirme tacitement qu’il valorise la formation sur les autres moments de l’éducation. Il cherche à développer des personnes techniciennes, utiles et payantes, mais risquant de passer à côté de leur autonomie et, avec elle, de leur bonheur. Il faut obligatoirement faire un usage mesuré de l’« IA » dans l’éducation, et à des moments très précis, sinon nous ne faisons que suivre bêtement une mode.