Le Manitoba est la province qui impose les restrictions les plus strictes quant aux services que peuvent offrir les pharmaciens au Canada, ce qui pousse nombre d’entre eux à quitter la province, selon Pharmacists Manitoba.
Bien qu’ils soient formés pour diagnostiquer et prescrire des traitements pour les mêmes conditions que dans les autres provinces canadiennes, les pharmaciens du Manitoba ne sont pas autorisés à offrir le même type de soins.
Dans l’espoir de contribuer à alléger la pression qui pèse sur d’autres secteurs du système de santé, les pharmaciens demandent maintenant au gouvernement provincial d’étendre leurs pouvoirs de prescription.
« Il y a déjà plus de 1 700 pharmaciens dans 90 collectivités du Manitoba qui ouvrent tôt, tard et le week-end », explique Britt Kural, conseillère en pratique pharmaceutique chez Pharmacists Manitoba.
« Au Canada, les patients consultent leur pharmacien environ 14 fois par an en moyenne. Nous fournissons déjà beaucoup de soins aux Manitobains, nous sommes très accessibles. »
Elle cite quelques exemples des pouvoirs demandés.
La plupart des provinces autorisent les pharmaciens à diagnostiquer les infections streptococciques et à prescrire des médicaments pour les traiter, ce qui pourrait aider les parents qui souhaitent éviter un long rendez-vous chez le médecin avec leurs enfants.
« Mais aussi des problèmes comme les feux sauvages, ou la possibilité d’aider les gens atteints de zona. À cette période de l’année, beaucoup de gens s’inquiètent des tiques et de la maladie de Lyme. »
Parmi les autres services pour lesquels les pharmaciens demandent à être autorisés à prescrire, on trouve la contraception d’urgence et non urgente, les poux, la conjonctivite, les otites et l’asthme.
Britt Kural ajoute que cette décision pourrait contribuer à remédier à la « crise de pénurie de soins primaires » au Manitoba, en particulier dans les communautés rurales et du Nord qui n’ont pas facilement accès à des médecins.
« Nous n’essayons pas de remplacer qui que ce soit. Nous essayons simplement d’alléger la charge de travail. »
Impacts sur la rétention
Selon Pharmacists Manitoba, la contribution à la pénurie de soins de santé n’est qu’une partie des raisons qui motivent cet appel à l’action.
Britt Kural explique qu’il s’agit également d’une question de satisfaction professionnelle et d’épanouissement.
« Une grande partie des étudiants sur le point d’obtenir leur diplôme envisagent de quitter le Manitoba pour exercer dans d’autres provinces où ils pourront mettre à profit leurs compétences et leurs connaissances, car au Manitoba, autant au privé qu’au communautaire, ils ne pourront pas mettre en pratique tout ce qu’ils ont appris. »
Un sondage mené par l’organisation en mai 2025 auprès d’étudiants finissants et de pharmaciens professionnels a montré que 62 % des étudiants et 53 % des jeunes diplômés envisageaient de déménager vers une autre province pour cette raison.
Soins de santé francophones
Alors que l’offre de services des pharmaciens pourrait être améliorée par un élargissement de leurs pouvoirs de prescription, le nombre de pharmaciens francophones qui pratiquent dans la province reste faible.
Sur les 1 700 pharmaciens répartis à travers la province, 53 déclarent parler français en milieu communautaire et 25 en milieu hospitalier, selon les chiffres de Pharmacists Manitoba.
Selon un porte-parole du College of Pharmacists of Manitoba (CPhM), le nombre de pharmaciens francophones n’est pas officiellement recensé.
Les praticiens peuvent déclarer eux-mêmes les langues dans lesquelles ils se sentent à l’aise pour offrir leurs services, mais la maîtrise du français n’est pas vérifiée.
Afin de satisfaire aux exigences d’accréditation, seule la connaissance de l’anglais est formellement testée pour les pharmaciens formés à l’étranger.
De plus, il n’existe qu’une seule institution proposant la formation requise pour l’accréditation en tant que pharmacien qualifié : le programme de doctorat en pharmacie de l’Université du Manitoba, qui est offert en anglais.
Dans un courriel de suivi, Britt Kural a dit ne pas avoir connaissance d’efforts de recrutement de pharmaciens francophones de la part de Pharmacists Manitoba.
Considérations éthiques
La question de cette extension des pouvoirs de prescription soulève bien sûr plusieurs implications éthiques, souligne Arthur Schafer, directeur fondateur du Centre for Professional and Applied Ethics et professeur de philosophie à l’Université du Manitoba.

Il faut d’abord se pencher sur les questions de conflit d’intérêts.
Une personne chargée à la fois de diagnostiquer une condition et de prescrire ou de vendre son traitement est plus susceptible de recommander des solutions pharmaceutiques.
« Ce serait peut-être mieux pour vous si je vous prescrivais de l’exercice physique, une longue marche ou de la psychothérapie, car les médicaments que l’on prend pour le sommeil ou la dépression peuvent avoir des effets secondaires indésirables », explique-t-il.
Mais au-delà de leurs propres intérêts, les pharmaciens peuvent également être amenés à tenir compte des intérêts économiques des établissements pour lesquels ils travaillent.
Étant donné que de plusieurs pharmaciens travaillent pour des chaînes à but lucratif comme Shoppers Drug Mart et qu’ils peuvent être soumis à différentes règles fixées par leur entreprise, ils pourraient subir une pression supplémentaire les incitant à prescrire des médicaments.
« Le danger est donc, pour le dire en un mot, dans la surprescription. »
Consulter un médecin plutôt qu’un pharmacien présente également des avantages, dans la mesure où les médecins sont mieux formés pour diagnostiquer des problèmes de santé complexes et moins évidents, ou pour examiner adéquatement des problèmes qui pourraient s’avérer plus graves.
Enfin, comme dans la plupart des cas, la prescription d’un médicament est supervisée à la fois par un médecin et par un pharmacien, cela constitue en quelque sorte un mécanisme de sécurité contre l’erreur humaine.
D’un autre côté, étant donné que plusieurs patients n’ont pas de médecin de famille et que les services d’urgence sont déjà surchargés, accorder davantage de pouvoirs de prescription aux pharmaciens pourrait effectivement améliorer l’accès aux soins et éviter que certains problèmes de santé ne s’aggravent en raison de temps d’attente plus longs.
En fin de compte, le professeur Schafer estime toutefois que les avantages d’une répartition plus large des tâches de santé et d’un meilleur accès aux soins l’emporteraient probablement sur les inconvénients potentiels.
« Cela pourrait s’avérer globalement bénéfique. Ce n’est pas parfait, mais la perfection peut être l’ennemie du bien ou de l’adéquat, et des soins adéquats peuvent être bien meilleurs que l’absence totale de soins. »
Il ajoute que tous les inconvénients potentiels liés à l’élargissement des pouvoirs de prescription peuvent être atténués grâce à des structures systémiques solides, comme des règles renforcées en matière de conflits d’intérêts et plus de responsabilités pour les comités d’éthique.
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