Barbies, robots, poupées : chacun garde en mémoire un jouet anthropomorphe issu de son enfance. Ces objets nous ont transmis l’empathie, la communication et la bienveillance. Mais qu’advient-il d’eux — et des leçons qu’ils nous ont apprises — une fois l’âge adulte atteint?
L’exposition Objets de fidélité : Barbies, bots, bébés, présentée à la Maison des artistes visuels francophones dès ce 13 août, explore cette question.
Pensée par Émilie St-Hilaire, artiste et chercheuse en humanités, elle interroge nos liens affectifs avec ces objets et la portée de notre empathie à leur égard.
« À travers ma recherche, j’ai vraiment réalisé que même si on sait que c’est une poupée, un objet, une IA ou vraiment quoi que ce soit, il y a quand même des vraies émotions qui ressortent de ces interactions », avoue-t-elle.
Émilie St-Hilaire s’appuie sur la légende de Pygmalion et la nouvelle L’Homme au sable d’E.T.A. Hoffmann pour illustrer ses travaux.
Elle observe une forme moderne de cet attachement dans l’essor des robots conversationnels : l’amour pour une IA démontre comment ce sentiment se reporte désormais sur des objets abstraits sans ressemblance physique humaine.
Pour l’artiste, cette relation est fondamentalement humaine et intemporelle, comme en témoignent aujourd’hui les « poupées reborn ».
Ces poupées en silicone, ultra-réalistes, sont personnalisables et utilisées en thérapie contre le deuil, l’anxiété ou la démence.
On investit dans les objets tout ce qu’on trouve impossible d’investir dans les autres. Cette citation du sociologue Jean Baudrillard figure sur le mur d’entrée et résume l’esprit du parcours.
Du mannequin au dialogue interactif
La première œuvre, La Mama, accueille le public.
Ce mannequin grandeur nature est présenté dans une boîte de Barbie.
Par une découpe dans le plastique, les visiteurs peuvent toucher son ventre et appuyer sur un bouton déclenchant des pleurs et rires de bébé.
L’artiste y questionne la maternité imposée par l’instinct parental que suscitent ces sons.
Elle a souhaité recréer le geste d’un client essayant un jouet en magasin.
« Mais cette fois-ci, c’est la maman », dit-elle en riant.
« C’est un peu drôle, mais beaucoup de monde l’aime, alors je suis contente. »
L’œuvre Jambe droite, jambe gauche montre une Barbie équipée d’une prothèse, placée devant son illustration sans la prothèse.
L’installation invite le visiteur à définir de quel côté se trouve le membre artificiel : « Si un objet n’a pas de figure, on pense en termes de nos côtés, explique-t-elle au sujet de cette pièce. Mais aussitôt qu’il y a une figure et on parle du bras droit, c’est le bras droit de l’objet, et non de nous. Le fait qu’on change lorsque c’est une figure, je le trouve vraiment intéressant. »
L’œuvre s’interroge aussi sur la notion de dégradation : une figurine à laquelle il manque une pièce est-elle « cassée »? Qu’en est-il alors des corps humains?
Donner une seconde vie
Au centre de la galerie, la sculpture Bonne vertu remet en question la valeur marchande et le temps.
Composée de poupées en porcelaine autrefois précieuses et aujourd’hui dévaluées, l’œuvre forme une colonne désordonnée vêtue de manteaux de cuir assemblés.
Sans visage, la sculpture dissimule sous ses jupes de nombreux petits pieds.
« Les cheveux sont un peu sauvages, et puis les manteaux leur donnent une esthétique plus punk, différente de la féminité victorienne qu’on attend avec ces poupées. J’écoutais les groupes de rock et de punk menés par des femmes des années 80 et 90 lorsque je le construisais, alors je l’ai fait pour leur donner un petit partie », raconte-t-elle par rapport aux pieds en dessous des jupes.
Plus loin, Ceci n’est pas un bébé évoque la célèbre toile de René Magritte.
Une poupée reborn repose dans un lit d’hôpital sous une lampe chauffante rouge. La lumière s’éteint dès que le public s’éloigne trop.
Cet aspect interactif cherche à susciter une responsabilité chez le spectateur : « Je voulais mettre de l’emphase sur le fait que ça n’a pas besoin de chaleur. J’essaie de souligner cet effet émotionnel de laisser une petite poupée, qui a l’air assez fragile, dans la noirceur ou dans le froid. Ça nous tire peut-être de rester proche, mais on sait que c’est un objet. »
Un souvenir à adopter
Avant de partir, les visiteurs peuvent acquérir de petites figurines 3D (bébé, robot, monstre). Pour éviter la surconsommation, ils doivent d’abord remplir un formulaire d’adoption.
« Peut-être que c’est plus émotionnel que juste acheter un petit n’importe quoi au magasin. J’ai des jeunes enfants, alors je sais comment un jour, c’est un jouet, et le prochain jour, c’est du junk.
« Ça sert un peu à approfondir le thème de l’expo, et c’est un petit souvenir pour les visiteurs! »
L’exposition Objets de fidélité : Barbies, bots, bébés est à découvrir à la Maison des artistes visuels francophones jusqu’au 19 septembre 2026.