L’étudiante québécoise y a appris non seulement à appuyer ses œuvres sur la science, mais aussi à découvrir la richesse culturelle et scientifique du Manitoba.
Il y a plus de 66 millions d’années, un prédateur particulièrement intelligent parcourait la Terre : le Pertexoraptor, du latin « voleur qui tisse », en référence aux outils retrouvés avec ses fossiles.
Cette espèce appartenait à la famille des dromaeosauridés à plumes, qui comprend notamment le Vélociraptor.
Elle chassait dans les plaines inondables luxuriantes de la formation de Hell Creek, aux côtés d’icônes préhistoriques comme le Tyrannosaurus rex et le Tricératops. Mais contrairement à ces géants du Crétacé, le Pertexoraptor n’a jamais existé.
Il est né de l’imagination de l’artiste Alice Gendron pour son projet de fin d’études présenté à l’Université du Québec à Chicoutimi.
« J’ai toujours aimé l’art. J’ai toujours dessiné et fait un peu de peinture, et même ma grand-mère faisait des toiles quand j’étais petite », raconte l’artiste, qui se consacre actuellement principalement au montage de sculptures, mais pratique également le moulage, la peinture et le dessin. En tant qu’artiste interdisciplinaire, elle souligne que « c’est une interdisciplinarité au niveau de l’art, ainsi que des sujets qu’on aborde. »
Pour elle, c’est principalement sa deuxième passion : la paléontologie.
Ayant la chance de pouvoir conjuguer ses deux passions lors de sa dernière année, elle a été séduite par l’idée de fonder son projet sur des faits scientifiques qu’elle connaissait déjà bien, afin d’explorer l’évolution spéculative — et potentielle- ment de tromper le public.
Elle explique : « Un des gros intérêts de combiner un domaine si scientifique avec l’artistique est justement d’éduquer les gens sur mes intérêts. Même si les œuvres sont des animaux qui n’ont jamais existé, ils sont encore basés sur la science.
« Si l’on examine le contexte dans lequel je présente mes idées de fiction, on constatera que le fondement scientifique est exact. C’est pourquoi je m’appuie sur la paléontologie : dans ce domaine, il y a déjà un important mélange de faits et de fiction à démêler. »
Quant à savoir pourquoi l’artiste a choisi de créer le Pertexoraptor lui-même, en particulier?
L’intelligence au-delà des humains
Elle se dit intéressée par la façon dont l’intelligence et la conscience des animaux sont représentés par rapport aux humains.
« On a souvent tendance à se représenter comme l’espèce la plus intelligente qui ait jamais existé, pourtant il y a d’autres espèces qui sont probablement au même niveau d’intelligence. Ils ne font tout simplement pas la même chose que nous. »
Elle cite les cétacés comme l’un des groupes l’ayant inspirée pour ce projet.
Selon elle, plusieurs études récentes indiquent que certaines espèces pourraient posséder des capacités cérébrales potentiellement proches de celles des humains.
La mise en valeur de cultures riches, complexes et uniques, ainsi que leurs capacités à résoudre des problèmes, l’ont encore davantage fascinée.
Bien que les paléontologues ne puissent pas confirmer l’intelligence des animaux éteints comme les dinosaures, leurs capacités cérébrales ont fait l’objet de nombreuses études à travers l’histoire du domaine.
Aujourd’hui, il est estimé que les dinosaures théropodes, dont font partie le Tyrannosaurus et le Vélociraptor, étaient probablement aussi intelligents que certains oiseaux modernes, tels que les corvidés et les rapaces.
Son Pertexoraptor a été créé pour explorer et refléter cette réalité.
Dans son univers, l’animal utilisait des outils, comme des bâtons, pour chasser et construire des abris.
C’est un comportement qui, selon certaines hypothèses scientifiques, aurait aussi pu exister chez d’autres espèces de dromaeosauridés.

Renforcer cette base
Alors qu’elle approchait de la fin de ses études en automne 2025, Alice Gendron confie qu’elle appréhendait son avenir.
Sans savoir ce qu’elle souhaitait faire avec ses nouvelles compétences, elle a envisagé de travailler dans un musée.
Au début, elle songeait à terminer ses études avec une résidence au musée royal Tyrrell de paléontologie en Alberta, et c’est ainsi qu’elle a été mise en contact avec le paléontologue François Perrien, qui l’a plutôt dirigée vers le Canadian Fossil Discovery Centre (CFDC) à Morden.
L’artiste avoue qu’elle connaissait peu au sujet du domaine de paléontologie au Manitoba avant d’avoir contacté le CFDC.
Elle a initialement manifesté de l’intérêt pour l’étude des dinosaures du Crétacé, dont les fossiles abondent en Alberta et en Saskatchewan.
Cependant, l’enthousiasme manifesté par Adolfo Cuetaral, directeur général du CFDC, pour les reptiles marins au musée de la même époque l’a tout autant captivée.
« De toutes les autres places auxquelles j’ai soumis ma candidature, Adolfo était vraiment le plus intéressé et le plus rapide à répondre. Il était très ouvert non seulement à toutes mes questions, mais à mes idées aussi », partage-t-elle.
Des nouvelles compétences scientifiques
Durant sa résidence au musée, qui s’étendait du 18 mai au 26 juin 2026, elle a eu l’occasion de travailler avec plusieurs étudiants se destinant à une carrière de paléontologue, ainsi qu’avec d’autres experts du domaine.
Elle raconte que cette expérience au sein de l’équipe lui a permis d’acquérir de nouvelles compétences, comme l’identification de différents types de fossiles et de leur emplacement dans les spécimens.
Elle a aussi participé à une campagne de fouilles paléontologiques dans la région.
Par ailleurs, elle a eu l’occasion de travailler avec leur station d’impression 3D.
Cette station a été mise en place récemment par l’équipe pour reconstituer un Styxosaurus issu de leur collection en vue de son exposition dans la galerie du musée.
L’artiste a réalisé plusieurs sculptures inspirées de spécimens conservés au CFDC, qui sont désormais exposées au public dans la boutique.
Parmi celles-ci figurent une maquette de mosasaure et sa propre interprétation d’un plésiosaure, un animal similaire au Styxosaurus dévoilé cette année.
Au-delà du CFDC, certaines œuvres peintes par l’artiste peuvent être aussi retrouvées au Musée du Manitoba à Winnipeg, dont un béluga et un requin du Groenland.
« Adolfo est devenu un paléo-artiste par nécessité avant d’être le directeur du musée, donc il sait ce dont le musée moderne a besoin – sur les plans scientifique et artistique. »
Un pied dans la porte
Enfin, Alice Gendron partage vouloir continuer à travailler avec le musée à l’avenir, que ce soit en tant que scientifique ou artiste.
Elle exprime également un intérêt à exposer avec les galeries manitobaines, notamment la Maison des artistes visuels francophones à Winnipeg.
Si l’opportunité ne se présente pas, par contre, elle retournerait au Québec avec plusieurs idées sur la façon de mieux représenter ce monde préhistorique à travers l’art.
« La façon dont l’équipe du CFDC travaille avec ses modèles grandeur nature, ou même ses modèles à taille réduite, m’inspire vraiment à continuer sur cette trajectoire. »
