Malgré sa richesse, le Canada ne se classe qu’au 22e rang sur 37 pays comparables pour le bien-être des enfants, selon le plus récent Bilan Innocenti de l’UNICEF.

Pour Shauna T. MacKinnon, professeure à l’Université de Winnipeg, ces résultats reflètent des choix politiques qui peinent à s’attaquer aux causes profondes de la pauvreté et des inégalités.

Les gouvernements fédéral et provincial défendent pour leur part les mesures mises en place pour soutenir les enfants et les familles et lutter contre la pauvreté.

Publié en mai, le Bilan Innocenti 20 de l’UNICEF est accablant pour le Canada.

Sur 37 pays comparables, le Canada se classe vingt-deuxième dans le tableau du bien-être des enfants.

La pauvreté infantile demeure un enjeu important selon l’organisation intergouvernementale qui souligne qu’un enfant sur cinq vit dans la pauvreté.

Le gouvernement canadien, lui, place ce chiffre à 11,5 %.

L’étude de cette agence chapeautée par l’ONU s’est penchée sur plusieurs indicateurs, dont la satisfaction dans la vie, le suicide chez les adolescents, le surpoids chez les enfants, les résultats scolaires et les aptitudes sociales.

Pour mieux comprendre cette réalité qui inquiète certains experts, La Liberté a discuté avec Shauna T. MacKinnon, professeure à l’Université de Winnipeg, axée sur les enjeux touchant la pauvreté, les inégalités sociales et économiques ainsi que les politiques publiques.

Dans le cadre de ses recherches, la professeure Shauna MacKinnon s’intéresse aux enjeux liés à la pauvreté et aux inégalités sociales.
Dans le cadre de ses recherches, la professeure Shauna MacKinnon s’intéresse aux enjeux liés à la pauvreté et aux inégalités sociales. (photo : gracieuseté)

Des résultats pas très surprenants

Lire un tel rapport n’a malheureusement pas été une surprise pour Shauna MacKinnon.

« Les inégalités ne cessent de croître partout sur la planète. Donc certainement, c’est un problème aussi au Canada. Lorsque le gouvernement n’est pas prêt à faire tout ce qu’il faut pour redresser la barre, ce sont des résultats comme ceux-là que l’on obtient », affirme-t-elle.

Pourtant, dans la dernière décennie, le gouvernement du Canada a mis en place des mesures pour lutter contre la pauvreté. Il y a notamment l’Allocation Canadienne pour enfants, qui a connu un succès important.

« Il y a effectivement eu une baisse des seuils de pauvreté, particulièrement pendant la pandémie, puisque le gouvernement a mis en place des mesures d’urgence pour aider la population. Mais ça a fini par augmenter à nouveau et les données sont stagnantes depuis quelques années. »

Cependant, la chercheuse universitaire affirme que l’aide financière n’est pas une solution miracle.

La pauvreté est un des facteurs ciblés dans l’analyse de l’UNICEF, mais ce sont plusieurs indicateurs qui influencent le bien-être des enfants.

« Bien sûr, il faut s’attaquer à la pauvreté, mais il faut également s’intéresser à la santé physique et mentale, aux aptitudes sociales et aux compétences. Donc, pour s’attaquer au problème, il faut intervenir de façon multiple. »

De plus, elle pense également qu’au-delà des moyens financiers, le sentiment d’être inclus dans la société a un impact important.

« Le rapport parle beaucoup d’inclusion sociale et je pense que c’est important de le souligner car tout finit par revenir à ça. C’est un domaine où nous avons vraiment échoué. Si les parents ne gagnent pas un salaire décent, ça isole toute la famille et affecte donc le bien-être des enfants. »

Une réalité qui n’échappe pas au Manitoba

Bien que l’ONU s’attarde au cas de l’ensemble du Canada, l’analyse témoigne de réalités que l’on peut ressentir au Manitoba.

« Le Manitoba compte une importante population autochtone, et plusieurs des indicateurs liés à la pauvreté et au bien-être des enfants y sont encore plus préoccupants que dans le reste de la population », explique Shauna MacKinnon.

Appelée à réagir à ces enjeux, la ministre manitobaine des Familles, Nahanni Fontaine, souligne que la pauvreté ne peut être abordée de manière isolée.

« Notre gouvernement comprend que la pauvreté est complexe. Elle touche les gens dans toutes les régions du Manitoba et affecte tous les aspects de la vie, du logement et de l’emploi à la santé et à l’éducation », affirme-t-elle.

La ministre Fontaine indique que cette réalité est au cœur de la nouvelle Stratégie quinquennale de réduction de la pauvreté de la Province, lancée en janvier 2026.

« Nous adoptons une approche pangouvernementale […] axée sur la réduction des obstacles, l’accroissement des possibilités et la nécessité de veiller à ce que chaque Manitobain puisse vivre dans la dignité et la sécurité, avec un sentiment d’appartenance », poursuit-elle.

Les politiques publiques devraient en effet davantage se pencher sur tous ces facteurs qui finissent par impacter le bien-être, selon la professeure MacKinnon.

Elle attire notamment l’attention sur un graphique à la page 41 du document de l’UNICEF, qui démontre toutes les couches qui englobent le problème.

« Il faut vraiment s’attarder à tout l’environnement qui entoure les enfants. Au niveau des politiques publiques, il faut s’intéresser au système scolaire, à la sécurité des quartiers, aux milieux dans lesquels l’enfant évolue. Mais aussi, il faut tenir compte de la qualité de vie des parents qui a un impact sur leurs enfants. Donc, comment faire pour lutter contre le stress financier des adultes? Peut-être en s’assurant qu’ils touchent de meilleurs salaires et que le prix des loyers est abordable. »

Sur ce dernier point, Nahanni Fontaine fait valoir que son gouvernement a indexé l’aide au loyer et les prestations pour les besoins essentiels versées dans le cadre du programme Manitoba Supports for Persons with Disabilities afin de mieux tenir compte de l’inflation et du coût du logement.

Elle souligne également les investissements de la Province dans le logement social et abordable ainsi que la remise en service de logements auparavant fermés.

Le filet social qui s’effrite est également une grande préoccupation pour la professeure MacKinnon.

Selon elle, il est primordial de renforcer les réseaux de soutien pour qu’ils ne laissent pas tomber les enfants.

« L’entourage immédiat et l’encadrement, c’est primordial. On doit augmenter le support dans les écoles pour éviter que des enfants tombent entre les mailles du filet. Si on laisse un enfant grandir dans la pauvreté, alors il est plus susceptible d’y rester à l’âge adulte et ses enfants grandiront également dans la pauvreté. C’est un cycle auquel on doit s’empresser de mettre fin. »

La ministre Fontaine met pour sa part de l’avant plusieurs mesures destinées aux familles et aux enfants.

« Depuis notre arrivée au pouvoir, notre gouvernement prend des mesures concrètes pour réduire la pauvreté et soutenir les familles », affirme-t-elle.

Elle cite notamment le doublement de l’Allocation manitobaine prénatale pour bébés en santé, l’adoption de la loi Nello visant l’accès des enfants à une alimentation saine à l’école ainsi que l’initiative Milk Freeze.

Bien que la pauvreté ne soit qu’un des enjeux ciblés par le document, c’est souvent la cause de plusieurs problèmes qui affectent le bien-être infantile.

« Les moyens financiers des parents déterminent souvent le quartier dans lequel l’enfant va habiter. Cela a des répercussions sur la qualité du logement, sur l’état de leur école, les ressources disponibles. Ils ne pourront probablement pas prendre part à des activités parascolaires, ne pourront pas rejoindre une équipe sportive. Donc, comme le mentionne le document, ça finit par impacter la santé physique, mentale et les habiletés. »

De plus, cette réalité mène à créer une ségrégation entre les classes sociales, ce qui rend plus mince les chances de s’en sortir.

« Il n’y a qu’à regarder la ville de Winnipeg, la pauvreté est très concentrée dans certains quartiers. Ça fait que, souvent, pour ces enfants, c’est la seule réalité qu’ils connaissent. Aussi, c’est souvent les personnes autochtones ou racisées qui se retrouvent à vivre dans ces milieux, ce qui ne donne pas beaucoup d’opportunités d’épanouissement pour ces communautés. »

À ce chapitre, Nahanni Fontaine souligne également l’investissement provincial de 60 millions $ dans la stratégie Mino’Ayaawag Ikwewag, axée sur l’autonomisation des femmes autochtones et des familles.

Une question de courage politique

Shauna MacKinnon avoue ne pas être très optimiste quant à ce que réservent les prochaines années.

Selon elle, tant que le gouvernement n’aura pas le courage nécessaire pour agir, il sera impossible de redresser la situation.

« Ce n’est pas un problème qui est nouveau et ça dépend toujours de ce que le gouvernement veut faire. Comme ils ne veulent pas investir ce qui est nécessaire, ils choisissent quelques mesures et pensent que le travail est fait. »

Une lecture que ne partage pas le gouvernement manitobain.

Nahanni Fontaine soutient que la réduction de la pauvreté doit dépasser les mesures répondant aux besoins immédiats.

« Il s’agit de créer des voies vers de nouvelles possibilités, de renforcer les communautés et de veiller à ce que chaque Manitobain, chaque enfant, ait la chance de réussir », affirme la ministre des Familles.

Également appelée à réagir au rapport Bilan Innocenti 20, la secrétaire d’État canadienne à l’Enfance et à la Jeunesse, Anne Gainey, réitère les efforts mis en place par son gouvernement.

« Grâce à une combinaison des investissements qui soutiennent les familles et réduisent le coût de la vie, nous aidons les familles à garder plus d’argent dans leurs poches, tout en veillant à ce que les enfants obtiennent l’aide dont ils ont besoin pour s’épanouir », a déclaré, par voie d’un communiqué transmis à La Liberté, une porte-parole de la secrétaire d’État.

Son cabinet mentionne également qu’ils demeurent déterminés à atteindre la cible de réduction de la pauvreté pour 2030.

La porte-parole de Anne Gainey affirme qu’elle « continue de collaborer avec les gouvernements provinciaux et territoriaux, les partenaires autochtones et les intervenants pour répondre aux enjeux auxquels sont confrontés les enfants et les jeunes, pour bâtir un Canada fort pour tous. »

Après plusieurs années de recherche sur la pauvreté et les inégalités, particulièrement en s’intéressant dernièrement à la crise du logement, madame MacKinnon trouve frustrant de voir le manque de leadership gouvernemental.

« Il n’y a rien de nouveau, on sait déjà ce que l’on doit faire. Mais le gouvernement ne le fait pas. »

D’après Shauna MacKinnon, cela s’explique par l’électoralisme et les défis de la joute politique.

« C’est tellement mauvais de voir les mesures proposées comme des dépenses. Ce sont des investissements. Le rapport le montre très bien qu’à long terme, les pays qui ont fait le choix d’investir massivement dans l’enfance sont aujourd’hui des sociétés plus riches. Les sociétés les plus égalitaires sont celles qui s’en sortent mieux. Donc c’est à nos gouvernements de prendre cette approche et de faire preuve de leadership. »