Par Elyette LEVY – Collaboration spéciale

Un récent rapport de la Fédération du travail du Manitoba fait état d’un triplement des accidents du travail liés à la violence au Manitoba au cours de la dernière décennie.

Des chiffres qui expliquent pourquoi cet enjeu est maintenant qualifié d’« épidémie ».

Un rapport de la Fédération du travail du Manitoba (FTM) révèle des chiffres alarmants concernant la hausse de la violence au travail dans plusieurs secteurs d’activités.

En 2025, près de 2 200 cas d’accidents du travail liés à la violence ont été signalés, contre 641 en 2015.

Les femmes sont aussi surreprésentées dans ces chiffres, puisqu’elles sont la cible de 60 % des accidents liés à la violence.

« Nous parlons d’une véritable épidémie, dit Kevin Rebeck, président de la FTM. Nous trouvons cela épouvantable que beaucoup trop de Manitobains se rendent chaque jour au travail en sachant qu’ils risquent d’être mordus, crachés dessus, agressés et blessés au travail. Personne n’est payé pour aller travailler et être blessé. »

La plupart des secteurs qui connaissent une augmentation de la violence au travail sont en contact direct avec le public, comme la santé, l’éducation, les transports en commun, les services d’urgence et le système correctionnel.

Le rapport indique que 40 % des blessures liées à la violence dans la province ont touché des employés du secteur de la santé, et souligne qu’un sondage de la Fédération « a révélé que 98 % des infirmières du Manitoba, un chiffre stupéfiant, ont été victimes d’au moins un incident de violence ou de harcèlement au travail au cours de l’année écoulée, soit le taux le plus élevé de toutes les provinces ».

Les causes de la violence

Selon Kevin Rebeck, les facteurs socio-économiques contribuent en partie à l’augmentation de la violence.

Il cite notamment les troubles de santé mentale et les addictions, ainsi que la hausse du coût de la vie, qui pousse davantage de personnes à vivre dans des conditions désespérées qui les pousse à la violence.

« Tout cela souligne la nécessité d’investir dans des politiques publiques plus globales visant à garantir à chacun un emploi de qualité, un accompagnement en matière de santé mentale et des moyens de sortir de la pauvreté et de la dépendance. »

Cela dit, il attribue une grande partie de la responsabilité de la gestion de ce problème aux employeurs et au gouvernement.

Dans plusieurs secteurs, le manque de personnel devient un facteur majeur de l’insuffisance des services fournis à la population, ce qui conduit plus de personnes à ressentir de la frustration et à passer leur colère sur les travailleurs.

Dans le système d’éducation, par exemple, les enseignants revendiquent depuis longtemps plus d’aide pour faire face à l’augmentation du nombre d’élèves ayant des besoins particuliers, afin de leur apporter un soutien adapté.

« Nous avons plusieurs élèves qui ont besoin d’une attention particulière et qui ne reçoivent pas ce dont ils ont besoin pour réussir. Cela entraîne des perturbations et des actes de violence. »

La responsabilité des employeurs

Bien que le nombre de cas signalés soit alarmant, Kevin Rebeck souligne qu’il est inférieur à la réalité de la violence au travail dans la province puisqu’il estime que les cas sont en fait sous-déclarés.

À travers des entrevues menées auprès d’employés de plusieurs secteurs, la FTM a constaté que, bien que la plupart des lieux de travail ont créé des procédures et des formulaires pour signaler les actes de violence, « rien ne change par la suite », même lorsque leurs employés déposent des plaintes ou soulèvent des problèmes.

« Plusieurs travailleurs qui ont déposé des plaintes par le passé ont fini par abandonner, car rien ne semble changer, et ils sont frustrés de constater qu’aucune mesure n’est prise lorsqu’ils déposent ces signalements. »

La frustration ressentie par beaucoup d’employés, constatant que le fait de signaler ces problèmes à leur employeur ne sert à rien, en pousse également beaucoup à changer de carrière et à qualifier leur expérience comme traumatique.

« Cela a des répercussions sur des secteurs comme la santé et l’éducation, où nous avons besoin de plus de personnel. Pourtant, nous favorisons un environnement qui fait fuir les gens. »

Modifier les politiques en vigueur sur le lieu de travail peut aussi contribuer à créer des environnements de travail plus sécuritaires.

Kevin Rebeck illustre ce point en prenant l’exemple des magasins de cannabis, dont les employés travaillent souvent seuls dans un espace très restreint.

En raison de la loi interdisant que les produits contenant des substances contrôlées soient exposés au public, plusieurs magasins ont décidé de noircir entièrement leurs vitrines, créant ainsi un environnement « où quelqu’un peut entrer, verrouiller la porte et agresser physiquement ou sexuellement un employé qui travaille seul. »

Sa solution : modifier les politiques afin que les travailleurs ne puissent pas travailler seuls, ou prendre des mesures supplémentaires pour les travailleurs des secteurs liés à la vente de substances contrôlées.

Une situation qui ne peut plus durer

Le rapport comprenait 10 recommandations à l’intention des employeurs et de la Province visant à réduire la violence au travail et à créer un environnement plus sûr pour les employés.

Il s’agit notamment de garantir des effectifs suffisants, d’élaborer une stratégie provinciale de prévention de la violence, et de mettre en place des formations et des mesures d’intervention plus adaptées face à la violence.

« Des inspections devraient être menées ; les lieux de travail devraient démontrer qu’ils ont procédé à une évaluation des risques de violence au travail et qu’ils ont mis en place des procédures de prévention de la violence. Lorsque des incidents se sont produits, ils devraient prouver qu’ils les ont analysés et qu’ils ont pris des mesures pour réviser leurs politiques afin d’assurer la sécurité des travailleurs. »

Les discussions avec le gouvernement « commencent à prendre forme ».

Par exemple, certains établissements de santé renforcent la sécurité pour contrôler l’accès des visiteurs.

Cependant, Kevin Rebeck estime qu’il reste encore beaucoup à faire pour garantir une baisse des chiffres à l’échelle provinciale.

« Les syndicats veulent faire partie de la solution. Les travailleurs veulent faire partie de la solution, mais pour cela, nous devons être associés au dialogue. »

Initiative de journalisme local