Par Inès LOMBARDO – IJL
Les Métis francophones au Manitoba veulent voir leur culture et leur langue reconnues dans le projet de loi C-21, qui porte sur le traité de reconnaissance et d’autogouvernance des Métis de la rivière Rouge.
Un point de vue que balaie pour l’instant la Fédération Métisse du Manitoba.
Le projet de loi C-21, qui porte le Traité concernant la reconnaissance et la mise en œuvre de l’autonomie gouvernementale des Métis de la rivière Rouge, ne mentionne pas l’histoire, la culture, ni même la langue française des Métis.
Cette absence met en lumière des désaccords entre les francophones de l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba (UNMSJM), d’un côté, et la Fédération Métisse du Manitoba (MMF) et le gouvernement fédéral, à l’origine du traité.
Lors de la préparation du projet de loi, plusieurs sources affirment que le gouvernement fédéral n’a parlé qu’à la MMF, en ignorant d’autres voix métisses, dont celle de l’Union.
Une plainte à l’étude auprès du Commissariat aux langues officielles
La personne qui a déposé la plainte allègue que le ministère des Relations Couronne-Autochtones a manqué à ses obligations prévues à la partie VII de la Loi sur les langues officielles.
Le ministère n’aurait pas tenu compte des droits linguistiques des Métis d’expression française ni de leur représentation au Manitoba dans le cadre de la négociation et de l’élaboration du traité.
Selon la personne plaignante, le texte ne prévoit pas de garanties suffisantes quant au statut du français, à l’offre de services et aux communications dans la langue au sein de la communauté.
Elle estime que c’est le rôle de ce ministère de veiller à ce que les Métis d’expression française bénéficient d’une représentation, de privilèges et d’un financement équivalent à ceux dont bénéficient les Métis d’expression anglaise.
Le Commissariat a jugé la plainte recevable et mène actuellement l’enquête.
Reconnaissance de l’histoire et de la culture francophones
L’UNMSJM veut que la culture et l’histoire francophones au sein de la Nation métisse fassent partie des conversations avec la MMF et le gouvernement fédéral, sans pour autant réclamer officiellement une modification au projet de loi C-21.
« On veut célébrer justement l’implémentation du Traité [porté par C-21, NDLR]. Mais c’est aussi possible de dire que le travail n’arrête pas au Traité. Il y a des choses absentes du traité, mais ça ne veut pas dire qu’on a besoin de le modifier. On peut l’adopter tout en ayant aussi un but de reconnaitre l’un et l’autre », expliquait fin aout en entrevue avec Francopresse le vice-président de l’Union, Éric Plamondon, après la publication de la lettre.
Dans une lettre ouverte envoyée à ses membres, la semaine dernière, la présidente de l’UNMSJM, Crystal Desrosiers, dit vouloir que l’Union soit reconnue et avec elle, « l’histoire des Métis francophones et mitchifs de la Rivière-Rouge au cours des 140 dernières années ».
Plus qu’une question de traduction
Le président de la MMF, David Chartrand, voit les choses d’un autre œil. En entrevue avec Francopresse à la mi-août – soit avant la publication de la lettre de l’Union – il a balayé la demande l’UNMSJM : « [Inclure le français est] déjà prévu dans le texte de la Déclaration des Nations Unies, nous n’avons pas à nous demander si cela figure ou non dans notre traité, car c’est déjà le cas. […] Mais je ne peux pas me contenter d’être un gouvernement dont le seul rôle serait de protéger une seule langue. »
Le texte du traité est d’ailleurs disponible en anglais en en français, dit-il.
« Je parle couramment le saulteaux. Plus au nord, mon peuple parle couramment le cri. […] Plus au sud, on trouve un mélange de l’ojibwé, qui est en fait du saulteaux, mais avec un accent différent. Et puis il y a le mitchif, très répandu dans le sud. Nous n’allons donc pas traduire notre traité dans toutes les langues que nous parlons », illustre David Chartrand.
Contacté, le ministère des Relations Couronne-Autochtones et des Affaires du Nord (RCAANC) résume lui aussi la question à une affaire de traduction.
Par courriel à Francopresse, un porte-parole rappelle : « Le Traité d’autonomie gouvernementale conclu avec la MMF est disponible dans les deux langues officielles, tout comme les annonces conjointes précédentes de RCAANC et de la MMF concernant le présent traité. »
Les députées manitobaines Ginette Lavack (Parti libéral du Canada) et Leah Gazan (Nouveau Parti démocratique) n’ont pas réagi à nos demandes d’entrevues. Elles sont au courant de la demande de l’Union, a confirmé Crystal Desrosiers, en entrevue avec Francopresse.
Pour l’UNMSJM, ce n’est pas une simple question de traduction. Sans vouloir absolument modifier le projet de loi C-21, Crystal Desrosiers souhaite avant tout que soit reconnue la contribution de l’Union à l’histoire de la Nation métisse, notamment par la MMF et le gouvernement fédéral.
Repositionner une voix francophone métisse
L’Union a un autre objectif : clarifier qui sont ceux et celles qu’elle représente au sein de la Nation métisse.
En entrevue avec Francopresse, David Chartrand décrit l’Union comme un « groupe religieux qui vote lors de nos élections, composé de citoyens affiliés à cette organisation ». « Il ne s’agit pas d’un gouvernement, mais [elle] s’apparente à l’une de nos structures gouvernementales locales. »
Il précise ne pas vouloir « manquer de respect aux personnes qui s’engagent bénévolement. Il est important qu’elles continuent à faire ce qu’elles font ».
En entrevue deux semaines plus tard, Éric Plamondon souligne que l’Union n’est pas uniquement un groupe religieux.
« Ce ne sont pas les seules valeurs qu’on porte, même si je comprends le parallèle, puisque l’Union est née dans le sous-sol d’une église à Batoche. »
Par ailleurs, il reproche au traité une vision restrictive de la chronologie de la Nation métisse.
« On reconnait fortement qu’on représente des Franco-Métis et pas toute la pluralité, qui est la responsabilité de la MMF, ajoute-t-il. C’est pour ça qu’on s’est dit que c’était le temps qu’on prenne un peu plus une présence publique pour clarifier qui on est, comment on a évolué sur 140 ans. Puis c’est quand même un peu plus long que l’histoire de la MMF. »
« Je cherche une conversation avec du respect mutuel »
En entrevue avec Francopresse après la publication de la lettre, Crystal Desrosiers veut tempérer le débat : « Je cherche à développer un rapport avec le président Chartrand. Je cherche une conversation avec du respect mutuel. Je cherche à lui parler de ce que nous, on entend de la communauté. »
En guise d’apaisement, dans sa missive à ses membres le 26 aout, la présidente de l’Union réaffirme qu’elle ne prétend pas être un gouvernement et reconnait la MMF comme gouvernement des Métis de la Rivière-Rouge.
« Notre objectif n’est pas de diviser », insiste-t-elle.
« Notre objectif est de construire la suite. Et cette suite nous appartient aussi. Une suite où les Métis francophones de la Rivière-Rouge ne sont ni oubliés ni réduits à une note de bas de page. Une suite où nos enfants et nos petits-enfants peuvent connaitre les noms de ceux et celles qui les ont précédés », écrit-elle.
En entrevue, Crystal Desrosiers ajoute avoir été « transparente » avec David Chartrand et avoir partagé sa lettre avec la MMF avant publication. Elle a aussi demandé à le rencontrer prochainement.
Un comité parlementaire devrait recevoir l’Union cet automne, dans le cadre de l’étude de C-21.
