En République Démocratique du Congo, Louise-Marie Akiki a vécu le massacre de toute une famille. Arrivée à Winnipeg depuis 2011, la maman de 63 enfants peut enfin vivre paisiblement. Photo : Morgane Lemée

Un jour de 2003, en République démocratique du Congo, la vie de Louise-Marie Akiki vire au drame. C’est une question de survie pour cette femme qui a adopté de nombreux enfants. La voilà maintenant à Winnipeg depuis 2011. Hommage à une femme extraordinaire.

Par Morgane LEMÉE

« C’était le 6 mars 2003. On entendait des bruits grandissants dans notre concession, les tamtams se rapprochaient. On était encerclés par l’ethnie ennemie. On a voulu s’échapper. J’ai été la première à ouvrir la porte de chez nous. J’ai senti un gros coup sur ma tête et je suis tombée. Je ne me souviens pas de la suite. Je me suis réveillée d’un coma trois jours plus tard. Ma mère, mon mari, ma belle-mère, mes belles-soeurs : on était 11 dans la maison. Tout le monde était mort. »

Louise-Marie Akiki, maintenant âgée de 64 ans, n’oubliera jamais le jour où sa famille, du peuple Hima, a été sauvagement massacrée par les Ngiti, dans leur concession au nord-est de la République démocratique du Congo (1). 15 ans plus tard, elle commence tout juste à mieux dormir, à moins pleurer. Malgré tout, elle n’a jamais cessé sa mission de vie. Être la maman de ceux qui n’en ont pas. « J’ai toujours voulu avoir beaucoup d’enfants. Mais je n’ai eu qu’une fille. Peut-être que le Seigneur ne m’a pas donné plus d’enfants pour que je m’occupe des abandonnés, sans parents. Durant toute ma vie, tout cet amour m’a poussé à adopter 62 enfants. »

C’était avant la guerre. Avec son mari, ils avaient créé une clinique, un orphelinat et une école pour leur concession. « Même si c’était une dictature, à l’époque, le climat n’était pas si conflictuel. On avait des terres, des vaches, du lait. Beaucoup de gens travaillaient dans notre concession. On était bien. C’est à partir de 1997 que la guerre interethnique s’est installée. »

Parmi ses 62 enfants, certains vivaient dans la maison familiale. La plupart, surtout les plus jeunes, vivait dans l’orphelinat de la concession. « Des gardiennes s’occupaient d’eux. J’y allais souvent pour voir s’ils allaient bien, s’ils étaient bien nourris, bien gardés. Les plus grands sont partis, ont fait leur vie. Aujourd’hui, je ne sais pas où ils sont. Sûrement en Afrique. »

En 2003, au moment du drame, Louise-Marie Akiki s’occupait de 46 enfants dans cet orphelinat. Quand elle s’est réveillée après l’attaque, il n’en restait que 23. « Tous les plus petits, entre deux mois et deux ans, ont été massacrés dans l’orphelinat. Les autres ont réussi à s’échapper et étaient tous auprès de moi quand je me suis réveillée. Il fallait qu’on parte avant que les Ngiti reviennent. »

Guidés par une tribu de Pygmées, Louise-Marie Akiki et ses 23 enfants traversent forêt et rivière et se réfugient en Ouganda. « Au début, on espérait rentrer un jour chez nous. Mais ça n’est jamais arrivé. On est restés huit ans en Ouganda, dans de terribles conditions. On dormait tous dans une petite chambre, sans matelas. On vendait des colliers et des chapeaux pour s’approvisionner. Souvent, on n’avait pas assez à manger. Je disais aux enfants que l’on jeûnait pour prier, pour ne pas qu’ils s’inquiètent. C’était très difficile. Je ne voulais plus ça pour eux. J’ai alors commencé les démarches, très longues et compliquées, pour que l’on puisse quitter l’Ouganda. »

Ces démarches administratives auprès du gouvernement ougandais peuvent prendre des années. Il faut passer par de nombreuses étapes. « Si ça marche, on ne sait pas où on va aller. C’est le pays qui vous choisit. Je n’avais jamais entendu parler du Manitoba avant qu’on me dise, à la dernière minute, qu’on allait y immigrer. »

Ce sera donc Winnipeg, le 15 novembre 2011. Malheureusement, seuls huit de ses enfants peuvent l’accompagner. « Je ne faisais que pleurer. Tout ce que je demandais, c’est que l’on fasse venir mes enfants. En 2016, neuf autres ont pu nous rejoindre. Mais je ne serai jamais vraiment heureuse tant qu’ils ne seront pas tous là. Je ne sais pas si mes huit derniers enfants pourront un jour nous rejoindre à Winnipeg. »

Peu de temps après son arrivée au Manitoba, Louise-Marie Akiki est tombée malade. Depuis, le système médical et social canadien lui apporte les moyens de se subsister. Elle envoie la quasi-totalité de cet argent à ces huit protégés, toujours en Ouganda.

En les attendant, Louise-Marie Akiki vit à Saint-Boniface avec trois de ses plus jeunes enfants, maintenant âgés de 17 à 19 ans. Malgré les blessures, les souvenirs innommables, elle est heureuse dans son nouveau pays. Là où elle et ses enfants n’ont plus peur d’entendre les coups de fusil. « La première fois que l’on a entendu des feux d’artifices, les enfants ont commencé à se cacher dans la maison. Mais ils n’ont plus peur maintenant. On se sent en sécurité ici. On arrive à manger. On a la liberté de parler, de s’exprimer, ce qui n’existe pas chez nous. Le Canada nous a sauvés. Un pays qui a la paix, c’est un pays qu’il faut admirer. »

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(1) En Afrique, une concession est un terrain ou un quartier généralement clos, regroupant un ensemble d’habitations.

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Sa fille toujours en vie

Louise-Marie Akiki a eu une fille biologique il y a 40 ans : Birungi Mwaguma Francine. En 2003, elle étudiait la médecine à l’Université de Kisangani, à 800 kilomètres du massacre de sa famille. Après plusieurs années sans nouvelles, Louise-Marie Akiki la croyait morte, elle aussi.

« Quelque part, j’avais confiance. Je savais que le Seigneur ne laisserait pas ma fille mourir. Je n’ai jamais cessé d’espérer. On a fait beaucoup de recherches depuis que je suis au Canada. Après 14 ans sans nouvelles, sans contact, on a enfin découvert qu’elle était au Rwanda, avec ma nièce et deux de mes neveux. Elle est médecin et a un mari et un fils. Elle aussi nous croyait tous morts. Maintenant, elle fait son doctorat en Afrique du Sud. On se parle presque chaque jour. Elle me manque énormément, mais je suis apaisée, je sais qu’elle vit bien. Je continue de m’occuper de ceux qui n’ont pas de moyens. »

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