L’auteur et historien Serge Dupuis. Photo : gracieuseté de Serge Dupuis

Dans son ouvrage Deux poids deux langues publié aux éditions du Septentrion, l’auteur Serge Dupuis présente un aperçu de la dualité linguistique au Canada et il y souligne les moments marquants du régime linguistique canadien. De 1763 à nos jours, il a retracé non seulement les inégalités des rapports de force et la marginalisation de la langue de la minorité, mais aussi les efforts pour rétablir une certaine équité, les tendances et les évènements marquants. Brève rencontre avec Francopresse.

 

Pat Mireille LEBLANC (Francopresse)

 

Francopresse : Vous vous êtes intéressé aux différentes conceptions de la dualité linguistique qui se sont succédées au fil des ans au Canada. Pouvez-vous nous en donner des exemples?

Serge Dupuis : Je pense qu’il y a deux courants dans l’histoire du Canada vis-à-vis les langues : les accommodements et la pression.

D’abord, il y a une tradition d’accommodements, comme les accommodements de la dualité linguistique qui a mené au bilinguisme de l’État québécois d’abord et des services limités de l’État fédéral. Puis, il y a eu un bilinguisme étendu vers l’État fédéral au complet, à l’origine que les gens ont le droit d’utiliser le français dans les tribunaux et la Chambre des communes.

Il y a le bilinguisme institutionnel étendu vers les États en entier comme le Nouveau-Brunswick en 1969. D’autres provinces, comme l’Ontario, le Manitoba et la Nouvelle-Écosse ont adopté des lois de services en français afin d’élargir les services à la population en français.

 

Qu’en est-il de la pression que vous avez évoquée?

S.D. : Au-delà de cette tradition d’accommodement, il y a en effet la tradition de pression de la dualité. On peut penser aux crises scolaires, aux limites à l’enseignement et à l’utilisation du français dans les provinces à l’extérieur du Québec.

Ces pressions n’ont pas vraiment d’équivalent au Québec. La Chartre de la langue française a cherché à rééquilibrer le rapport de force entre le français et l’anglais, tout en respectant le droit de la communauté anglophone, mais en limitant l’accès aux services gouvernementaux. […] Il n’y a pas eu un équivalent suppressif au Québec, même si la population anglophone dit que ses droits ont été restreints. Il y a des éléments de vérité à ce recul, à cette stigmatisation de l’anglais au Québec. Il ne faut pas le nier, mais ce n’est pas la même ampleur que ce qui est vécu dans la francophonie hors Québec et, dans une certaine mesure, ce qu’elle continue de vivre.

 

Quel aura été l’évènement le plus marquant que vous avez noté?

S.D. : Le moment le plus intéressant pour la reconnaissance de la dualité linguistique et culturelle au pays est la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le multiculturalisme Laurendeau-Dunton [qui s’est déroulée de 1963 à 1969]. Elle a fait un état des lieux par rapport aux situations sociales, politiques et économiques des francophones et des anglophones. Elle a essayé de proposer des remèdes à ce que l’on appelait le mal canadien à l’époque, la difficulté d’avoir un état dans lequel deux sociétés d’intégration ne sont pas nécessairement égales. Non seulement la commission a-t-elle mené beaucoup de recherche afin d’aller au fond des choses, mais elle a aussi proposé des mesures audacieuses pour remédier aux iniquités sur le terrain.

 

Équité ou marginalisation de la langue de la minorité francophone au Canada? Quelle est votre conclusion?

S.D. : Il faut reconnaitre les mesures d’équité qui ont été adoptées, comme la Loi sur les langues officielles fédérales, celles de l’Ontario et du Nouveau-Brunswick ou encore la Loi 101 au Québec. Elles offrent quand même un cadre pour que le français se porte bien et soit une langue commune, même dans les régions bilingues.

Il y a des glissements, malheureusement, au niveau démographique, qui illustrent que ces mesures font beaucoup de bien, mais sont insuffisantes devant l’ampleur du défi de maintenir le poids démographique des francophones. […]

Les mesures actuelles ne sont pas suffisantes pour créer des milieux de vie adéquats aux besoins des francophones. Il devrait avoir de nouvelles politiques de reconnaissance et de nouveaux mécanismes d’autonomie afin de freiner l’accélération de l’assimilation.

 

Quel avenir percevez-vous pour la dualité linguistique?

S.D. : Les tendances actuelles indiquent et suggèrent que la modernisation de la Loi sur les langues officielles, qui est un objectif souhaitable, tout comme la modernisation de la Loi 101 au Québec, ne sera pas suffisante.

La LLO n’a jamais été un plan d’aménagement linguistique global pour la francophonie canadienne. Les organisations politiques acadiennes, franco-ontariennes et ainsi de suite ont pendant longtemps préconisé des plans d’aménagement linguistiques globaux qui auraient compris des mesures comme des districts bilingues ou des obligations de grandes entreprises. […]

Les problèmes que l’on cherchait à aborder avec ces mesures un peu plus audacieuses demeurent des problèmes réels qui, dans certains cas, sont moins grands qu’autrefois. Dans d’autres cas, ils se sont aggravés depuis les années 60, notamment les transferts culturels et la dispersion des francophones.

 

Quelles seraient donc des pistes de solutions?

S.D. : La prochaine étape est d’imaginer un Canada du 21e siècle et d’avoir à nouveau une commission d’enquête pour faire la lumière sur la situation et proposer des mesures afin de remédier à cette difficulté inhérente de faire une société en français pour les francophones hors Québec. Les problèmes sociopolitiques sont réels et on essaye de cibler les défis d’une panoplie de manières, sans toutefois arriver à faire un gros bond vers l’avant comme, dans une certaine manière, on l’a fait dans les années 60.

La deuxième partie de cette question est plus sociale, économique et politique afin que la francophonie canadienne trouve son compte. Je crains que les organisations qui mènent la discussion mettent tous leurs œufs dans le même panier avec la modernisation de la LLO. Il faut rétablir le dialogue entre les chercheurs et les acteurs du terrain. Ce dialogue et ces formules imaginées dans les années 60 sont devenus inopérants aujourd’hui.

Les gens ne semblent pas en mesure d’imaginer un avenir au-delà des discussions techniques par rapport à la LLO. Ce n’est pas mauvais de parler d’un tribunal administratif et d’une LLO avec plus de mordant, sauf que les gens ne vivent pas dans un bureau de service gouvernemental. Les gens vivent ailleurs et il me semble que l’on devrait s’y pencher à l’occasion de cet anniversaire.

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